01.12.2005

"Clandestin", le roman filmique d'Eliette Abécassis

 

Aujourd'hui je vous propose un deuxième livre dans la rubrique de ceux qui mériteraient d'être adaptés au cinéma: Clandestin d'Eliette Abécassis.

"Le temps de la traversée d'un quai, un homme tente d'échapper à son destin: aux frontières de l'intime et de l'identité. Eliette Abécassis explore le sentiment amoureux et le vertige de la rencontre."

"Clandestin" , c'est un gros plan sur la rencontre bouleversante de deux destins que rien ne devait relier a priori. Une rencontre vertigineuse et singulière. Une rencontre sublime et sublimée par sa soudaineté, son incongruité. Il est clandestin, elle est énarque. Il va à l’encontre de la loi, elle est supposée la faire respecter. La frontière entre eux aurait dû être infranchissable…et pourtant, pourtant aucune frontière n’a probablement été aussi étanche. Le temps de la traversée du quai il va tenter d’échapper à un destin (clan-destin ?) qui va le rattraper inéluctablement. La montée progressive de la tension par le truchement d’ un espace-temps très limité donne à ce livre un rythme très cinématographique, une fulgurance à l’image de cette passion. L’unité de lieu, de temps et d’action contribuent à créer une atmosphère haletante, et exacerbent encore l’intensité de l’histoire. Le style d’Eliette Abécassis n’y est pas non plus étranger : précis, limpide, semblant rythmer les battements frénétiques des cœurs des deux personnages. Avec cette écriture ciselée Eliette Abécassis nous emmène donc avec ses personnages dans cette rencontre furtive, intense, incandescente, palpitante sur fond d’actualité à laquelle fait référence le titre, celle des « clandestins », des sans-papiers. En ce sens c’est un livre de société mais pas un livre didactique, dans lequel ce sujet serait ostentatoirement désigné. Il est la toile de fond de cette histoire. Certains regretteront que cela ne soit pas davantage mis en exergue mais cette situation du personnage est pourtant implicitement présente dans chaque ligne, chaque mot, chaque seconde contribuant à faire de chaque instant un moment, crucial, vital. La peur, l’angoisse, la honte connues par le protagoniste exacerbent la beauté de cet instant de bonheur fugace. Cela renforce par ailleurs l’empathie pour ce personnage, puisqu’on ne sait pas vraiment qui il est ni d’où il vient, un clandestin, un anonyme auquel le lecteur s’identifie encore plus facilement. Cela vaut toutes les argumentations, toutes les démonstrations, le lecteur s’identifiant forcément à ce personnage soudainement épris, majestueusement épris. C’est aussi une écriture très cinématographique, une sorte de panoramique ou de travelling avant sur un quai fatidique balayé par un regard d'une sensibilité, d'une précision, d’une acuité indéniables. L’alliance de ce style et de cette histoire contribuent à créer un rythme haletant et à inciter à le lire avec avidité, comme si nous aussi étions irréversiblement engagés sur ce quai et ne pouvions, ne voulions plus faire marche arrière. C'est beau et universel comme l'instant évanescent et immortel d'une rencontre. Un train que j’engage vivement à prendre tous ceux qui sont épris de littérature et de liberté...aussi fatale soit son arrivée.

Sandra Mézière

28.11.2005

"Lutétia" de Pierre Assouline:un huis-clos haletant très cinématographique

Lutétia de Pierre Assouline inaugure une nouvelle rubrique, celle consacrée à la critique d'ouvrages littéraires qui mériteraient d'être adaptés au cinéma. Jeudi dernier, dans les salons feutrés du Procope, à Paris, Pierre Assouline a reçu le prix du livre de société pour Lutétia, des mains du président du jury, Franz-Olivier Giesbert, un jury dont j'étais également membre. (Si vous êtes intéressés la sélection des 10 membres du jury se fait notamment sur lettre de motivation, CV et critiques littéraires par le biais du site http://www.avoir-alire.com/ . )

medium_2070771466.jpgDepuis ce palace de la rive gauche dont il narre l’histoire de 1938 à 1945 par le prisme du regard du détective chargé de l’hôtel et de la sécurité de ses clients, on voit, on imagine, on ressent la montée des périls et on assiste avec effroi au glissement du monde vers la tragédie, vers l’innommable, vers l’irrationnel. Assouline a choisi délibérément le seul palace de la Rive Gauche, antre de l’intelligentsia, qui vit l’Histoire dont il fit partie intégrante se dérouler sous ses yeux. Avec lui tantôt horrifiés, tantôt fascinés nous parcourons les couloirs du Lutétia et découvrons les secrets qu’il recèle, les destins qui s’y croisent et qui basculent parfois. Par une sorte d’empathie et grâce au talent de son auteur, le lecteur a l’impression de ressentir la même impuissance que le protagoniste qui, confiné dans ce lieu, voit le monde dériver vers l’inéluctable tragédie. Avec lui nous voyons avec horreur l’Abwehr, le contre-espionnage allemand, prendre possession des lieux, transformer le symbole d’insouciance en celui de l’Occupation. Assouline aurait pu se contenter d’écrire un livre d’Histoire ou un roman mais toute la richesse et la singularité de ce livre résident dans le judicieux mélange des deux sans jamais que cela n’alourdisse le récit ou n’entrave le plaisir du lecteur. Le Lutétia devient un microcosme de la société française, cristallise les angoisses que connaît alors le monde terrassé par le joug nazi. Assouline nous transporte avec lui dans ce lieu, à cette époque troublée par ce roman à la démesure de son sujet, traité sans emphase grandiloquente mais avec pudeur. De surcroît, il a su créer un personnage nuancé, ambigu, qui aime les Allemands et l’Allemagne tout en haïssant les nazis. Il évite ainsi l’écueil du manichéisme, de la complaisance aussi. A l’image du Lutétia, tantôt lâche, tantôt courageux, aveugle puis lucide, le protagoniste oscille entre passivité coupable (puisque le Lutétia hébergea le contre-espionnage allemand) et engagement dans la Résistance presque malgré lui (le Lutétia hébergea les déportés alors appelés « rapatriés » après la Libération )Le Lutétia est ainsi un personnage à part entière d’ailleurs personnifié puisque chacun l’appelle Lutétia, emblème vivant et immortel, symbole d’occupation puis de libération, d’insouciance puis de tragédie, de liberté puis d’enfermement. Assouline esquisse une véritable Comédie humaine n’oubliant ni l’héroïsme, ni les petitesses que cette époque a engendrés. Le protagoniste est aussi épris de la comtesse Clary qu’il connaît depuis l’enfance et qu’il y croise fréquemment. Cette histoire d’amour ajoute un souffle épique et romanesque et enrichit encore le récit. L’histoire et l’Histoire se mêlent donc astucieusement : la guerre 14, le scandale Stavisky, l’Occupation, la déportation, la Résistance ont jalonné le parcours du protagoniste qui verra la guerre commencer puis se terminer, qui assistera à des actes de lâcheté et d’héroïsme, qui aimera, haïra, résistera…sans jamais quitter l’hôtel Lutétia. Nous y croisons Matisse, Joyce et son secrétaire Samuel Beckett ou encore André Gide ou Albert Cohen dont nous apprenons qu’il y écrivit le sublime Belle du Seigneur. Les illustres clients de ce lieu mythique qui jalonnent le récit en accroissent l’intérêt. Le Lutétia devient alors le cadre d’un huis clos tel un théâtre dans lequel se déroule une tragédie qui le dépasse, mais qu’il symbolise aussi. Assouline retranscrit avec minutie l’atmosphère de ce majestueux édifice qui sombre avec les heures noires de l’Histoire puis renaît avec la Libération. Il parvient à nous émouvoir et nous bouleverser et là où d’autres n’auraient réussi qu’un ouvrage historique didactique de plus, Assouline a signé un roman historique passionnant, édifiant, un livre hybride sur les méandres du destin et de l’Histoire.
Désormais quand je passe devant le somptueux édifice où a palpité le coeur de l'Histoire, je songe à toutes ces histoires qu’il a vu naître puis mourir, à ces destins dont il a assisté, impuissant, au basculement et je ne peux m’empêcher moi aussi de l’appeler à mon tour Lutétia en me prenant à rêver qu’une réponse murmurée provienne de l’imposante personnalité du Boulevard Raspail, témoin impassible de l'Histoire, qui me livrerait alors ses douloureux secrets…
Sandra Mézière