23.03.2006
"Fauteuils d'orchestre" de Danièle Thompson
Avec La Bûche, Danièle Thompson et Christopher Thompson , son co-scénariste (également pour Décalage horaire et pour Fauteuils d’orchestre) avaient, selon moi, réussi le film choral parfait dans lequel chaque personnage a un rôle d’égale importance, dans lequel chaque personnage constitue un rouage indispensable de l’intrigue ou plutôt des intrigues, dans lequel chaque personnage et chaque intrigue se suivent avec un intérêt égal, avec un dénouement reliant les fils de ces destins blessés, un brillant divertissement au sens noble du terme. Je m’attendais donc à une impression similaire avec Fauteuils d’orchestre, précédé d’un bouche à oreille favorable.
Dans ce film, choral également donc, une naïve jeune fille de province, Jessica (Cécile de France) monte à Paris pour travailler au café des Théâtres, situé avenue Montaigne, au carrefour des grands hôtels, du théâtre des Champs-Elysées et d’une vente aux enchères d'oeuvres d'art à l'hôtel des ventes Drouot où se côtoient et se croisent plusieurs destins ayant tous en commun de passer par ce café. Jessica, comme sa grand-mère, son modèle qui travaillait au Ritz, (Suzanne Flon dans son ultime rôle) décide de travailler dans le luxe à défaut de pouvoir y vivre. Parmi ces personnages qu’elle croise : un pianiste reconnu qui ne rêve que d’une vie simple, une concierge de théâtre (Dani) confidente des artistes qui a pour habitude de déambuler en chantant dans les couloirs du théâtre, une actrice populaire (interprétée par Valérie Lemercier) qui rêve de tourner avec un grand réalisateur (joué par Sydney Pollack) qui prépare un film sur Simone de Beauvoir, un collectionneur d’art qui décide de tout vendre, le fils de ce collectionneur… Pris individuellement chacun de ces personnages est intéressant mais ce qui les relie est parfois un peu trop artificiel pour que nous y adhérions réellement. Chaque destin esquisse une histoire, aurait pu constituer un film à lui seul mais à vouloir en faire trop, Danièle Thompson n’en raconte finalement aucune entièrement.
Restent des portraits attachants, au premier rang desquels celui du personnage interprété Claude Brasseur dont la ressemblance vocale avec Pierre Brasseur est de plus en plus frappante. Malgré ses imperfections et ses invraisemblances (si quelqu’un a une explication au mal de dos de Christopher Thompson, qu’il me fasse signe ?) certaines scènes, d’une émouvante drôlerie parviennent à nous les faire oublier. Fauteuils d’orchestre se regarde comme une suite de saynètes et il faut avouer que celle du pianiste qui déshabille son âme devant son public et pas seulement, de l’actrice prête à tout, surtout au ridicule, pour interpréter Simone de Beauvoir, sont assez jubilatoires.
Une bonne comédie à la française avec des dialogues bien écrits qui, de notre fauteuil d’orchestre ou de notre poulailler, nous fait oublier le temps qui passe. La peinture d’un microcosme aux résonances plus larges que celles des pas de ses riches autochtones sur l’avenue Montaigne, une comédie dans laquelle affleure une douce mélancolie, juste esquissée malgré les tourments de l’âme (du pianiste) ou du corps (la maladie du personnage interprétés par Claude Brasseur) eux aussi juste esquissés, la réussite de la diffusion en prime time est en tout cas assurée.
Cécile de France excelle dans ce rôle d’une jolie candeur, au centre de ce spectacle de la vie parisienne et de cette rue qui la symbolise, qu’elle regarde avec fascination et empathie. Dommage que son rôle se limite à celui de spectatrice insouciante, si bien que même ses scénaristes ne semblent pas savoir qui elle est réellement, nous laissant un peu sur notre faim, ceux-ci préférant terminer par une ellipse l’histoire, peu crédible, entre celle-ci et le professeur (atteint de l’énigmatique mal de dos, interprété par Christopher Thompson), se terminant par des dialogues inaudibles qu’il nous revient de deviner, dont nous avons la charge de combler l’absence, pirouette un peu facile et conclusion un peu décevante d’un film rythmé que l’on aurait aimé voir se terminer par une note plus frappante. Dommage qu’ ici l’ellipse appauvrisse alors que dans un film comme dans le sublime Lost in translation de Sofia Coppola, par exemple, elle enrichissait et sublimait l’histoire. Et la rendait inoubliable…
Sandra.M
09:00 Publié dans CRITIQUES DES FILMS A L'AFFICHE EN 2005 | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Cinéma
27.12.2005
"Angel-A" de Luc Besson se brûle les ailes aux feux de la médiatisation
Après quelques jours d’absence des salles obscures et de la blogosphère, me voilà de retour, émergeant
péniblement de la perplexité dans laquelle m’a plongée le dernier film que j’ai vu. De ce film, je n’avais vu que la bande-annonce qui ressemblait à une pâle copie d’un film qui figure dans les premières places de mon panthéon cinématographique, à savoir La Fille sur le pont. Agacée, déjà. De ce film je n’avais entendu que quelques propos sibyllins de son réalisateur et de son acteur principal, aussi énigmatiques, paranoïaques et peu diserts que s’ils partageaient un ombrageux secret d’Etat. De ce film, je savais donc qui en était le réalisateur et l’acteur principal. De ce film, de son sujet, je savais par les acteur et réalisateur susnommés qu’il s’agissait « de la rencontre d’un homme (André) et une femme (Angel-A) », « d’un homme qui apprend à s’aimer ». Vaste programme. Lelouch ou Leconte. Je ne savais plus trop. De ce film je savais qu’il était auréolé d’un pseudo mystère sur son contenu, mystère désamorcé par un titre ô combien explicatif. De ce film je savais donc qu’on y méprisait la perspicacité du spectateur apparemment incapable de comprendre au bout d’une heure ce que l’affiche lui annonçait d’emblée. De ce film je savais qu’il était destiné à ce qu’on dise à Besson qu’il avait donné à Jamel son premier rôle à la Coluche dans Tchao Pantin, (quand un comique passe à la tragédie, c'est inéluctable, à moins qu'il ne soit comparé à Bourvil...) à Jamel qu’il avait une chance inouïe de tourner avec Besson.
Faisant abstraction de mes répréhensibles préjugés, prenant mon courage à deux mains, je me suis donc aventurée dans les salles obscures pour aller à la rencontre de cet Ange(l-A, si vous y tenez) aux airs de déjà-vu. Il m’a fallu attendre une bonne heure pourtant, une heure pour m’habituer aux onomatopées ânonnées ou vociférées par Rie Rasmussen. Puis, j’ai essayé d’oublier. Que Besson réalisait surtout, qu’il réalisait son dernier film, annoncé par son créateur comme le plus abouti. J’y ai alors découvert un univers. Un univers prometteur. Les balbutiements d’un cinéaste, les premiers témoignages de sa singularité. Des références cinématographiques pléthoriques et excessives : une phrase et une scène et une esthétique empruntées à La fille sur le Pont. Film imité jamais égalé. La poésie, la magie, en moins donc. Des emprunts et références multiples aux Ailes du désir de Wenders aussi. Paris sublimée comme dans Le fabuleux destin d'Amélie Poulain encore, la virtuosité stylistique de Jeunet en moins. Erreurs de jeunesse, après tout. On s’inspire toujours de ses prédécesseurs. Un film rempli de bonnes intentions. Montrer, souligner, la beauté de la capitale. Nous dire qu’il faut s’aimer pour être libre. Un film dont le réalisateur pourrait être au cinéma ce que Marc Lévy est à la littérature. D’une naïveté parfois salutaire. Pas forcément de l’art, c’est une autre histoire…
Ce jeune réalisateur est un peu narcissique, pendant deux heures il se fait une déclaration d’amour. Il nous parle de dualité. De noir et blanc. De grandeur et de petitesse. D’apparence trompeuse. De son apparence trompeuse. C’est normal on parle toujours de soi, surtout au début. Les dialogues titubent parfois, le scénario vacille. Il se relève, c’est le principal. C’est l’hésitation des premiers pas. Puis, après l’ultime et principal vacillement, celui mémorable du dernier plan, je me suis réveillée, je suis redescendue sur terre. Je me suis souvenue que ce n’était pas là le premier film d’un jeune cinéaste, mais le dernier revendiqué d’un réalisateur confirmé. Un réalisateur, guidé par son orgueil, et sa passion sûrement aussi, on ne peut pas lui nier, qui semble répondre et devancer les critiques, leur dire fièrement, crânement, que désormais il l’est. Libre. L’éloge de sa liberté. Finalement ce film n’était-il pas surtout destiné à ceux à qui il a empêché de le voir ?
Je n’ai pas adoré, pas détesté, j’aurais aimé être moins nuancée, être emportée, exaltée. Probablement l’aurais-je été si j’avais simplement vu le premier film naïf et prometteur rempli d’erreurs de jeunesse et de bonnes intentions d’un cinéaste en devenir appelé Besson… et non le film fièrement auto-proclamé comme l’aboutissement d’une filmographie. Ah, au fait, ce jeune cinéaste a eu la bonne idée de donner à Jamel son rôle à la Tchao Pantin… Vraiment remarquable, en revanche.
Et si on refaisait la publicité en disant qu’il s’agit là d’un film sur un ange d’un jeune réalisateur au nom inconnu ? Probablement l’envisagerais-je différemment…Je n’aurais pas détesté, non plus, probablement aurais-je davantage apprécié, peut-être même vous l’aurais-je recommandé, pour sa louable naïveté. Certainement même aurais-je attendu son second film avec impatience et curiosité. A trop jouer avec les Médias, Angel-A risque bien malheureusement de s’y être brûlée les ailes et de rater son envol. A vous de juger...
(sortie : le 21 décembre, durée: 1H30)
Sandra.M
14:45 Publié dans CRITIQUES DES FILMS A L'AFFICHE EN 2005 | Lien permanent | Commentaires (6) | Envoyer cette note | Tags : Cinéma
12.12.2005
Critique en avant-première de "Une fois que tu es né" de MArco Tullio Giordana
Retrouvez en avant-première ma critique de Une fois que tu es né de Marco Tullio Giordana, qui sort mercredi prochain 14 décembre, et dont je vous parlais déjà dans mon compte-rendu du festival de Cannes 2005. Pour relire le compte-rendu dans lequel il est question d'Une fois que tu es né de Marco Tullio Giordana, cliquez ici.
Retrouvez bientôt mes critiques des autres films à l'affiche ce 14 décembre, et notamment celle d'un autre film italien très attendu: Le Tigre et la neige du tonitruant Roberto Benigni.
Sandra Mézière
17:50 Publié dans CRITIQUES DES FILMS A L'AFFICHE EN 2005 | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : Cinéma
03.12.2005
Une place pour l'Enfer oppressant de Tanovic...
Une longue file de spectateurs fébriles attend devant le cinéma MK2.
L’enfer attirerait-il autant de spectateurs ? Non, ces spectateurs là prennent la direction du non moins inquiétant Poudlard. Ma file est celle d’à côté où quelques spectateurs (Distraits ? Egarés ? Persuadés d’assister à une rétrospective Chabrol, confortés dans leur certitude par la présence d’Emmanuelle Béart au casting ? D’ailleurs qu’est-ce donc que cette nouvelle mode de reprendre des titres de chefs d’œuvre, Krawczyk ayant ainsi aussi repris le titre de La vie est à nous pour son film qui sort le 7 décembre, le pauvre Renoir doit s’en retourner dans sa tombe) attendent patiemment, courageusement surtout. Je ne me décourage pas pour autant et demande ma place pour l’Enfer, le sourire aux lèvres, impatiente d’en connaître les dédales, encore marquée par le précèdent chef d’œuvre de Tanovic, No man’s land qui, avec un humour noir savoureux et intelligence, traitait du conflit bosniaque et pour lequel Tanovic avait notamment été primé du prix du scénario à Cannes en 2001 et de l’Oscar du meilleur film étranger. Après un tel succès, l’attente et la pression sont évidemment énormes pour ce second long-métrage.
Le conflit n’est plus ici politique mais familial, Tanovic nous dressant les portraits croisés de trois sœurs traumatisées par le drame familial qu’elles ont vécu dans leur enfance, trois sœurs qui survivent chacune de leur côté, trois sœurs désemparées, passionnées, interprétées par Emmanuelle Béart, Marie Gillain et Karin Viard.
Alors certes Tanovic use et abuse des métaphores et réflexions philosophiques qui alourdissent quelque peu le récit, mais cela n’enlève rien à l’intensité oppressante de cet enfer intime. La caméra encercle les protagonistes comme leur passé les emprisonne. Un rouge kieslowskiesque sur lequel évoluent des personnages parfois vêtus de noir teinte de nombreuses scènes leur procurant des allures d’abîmes infernaux. Mais surtout le malaise nous envahit peu à peu, saisis d’empathie et d'angoisse pour et avec ces personnages prisonniers de leur passé étouffant et de leurs existences trop étriquées. Personnages désemparés qui aspirent à ce regard de l’autre qui leur échappe.
L’enfer ici ce n’est pas les autres, c’est l’absence du regard des autres. Un regard nécessaire, qu'elles implorent toutes trois à leur manière. L’enfer c’est encore ici le regard inoubliable et obsédant sur cet autre qui a apparemment commis l’innommable. L'enfer c'est le passé que l'on tente d'enfouir mais qui imprègne chaque moment de leurs existences.
Non, le véritable lynchage médiatique n’était pas mérité. Alors évidemment la différence de style avec No man’s land peut déconcerter mais il ne s’agit là que d’un second long-métrage quand bien même le premier ait été un véritable chef d’œuvre, l'indulgence est donc requise. Tanovic parvient à nous secouer, nous transporter dans les douleurs indicibles de ces 3 femmes, nous qui sommes pourtant habitués à cette frénésie visuelle sensée anesthésier nos émotions. Le malaise qui s’immisce dans la vie de ces personnages depuis leur enfance et la noircit s’empare peu à peu de nous, atteignant son paroxysme à la dernière seconde du film. Seconde violente et irréfutable qui donne toute sa force à cette plongée en enfer.
Un Enfer qui mérite qu’on se risque à en franchir les portes…ne serait-ce que pour le plaisir inoffensif de demander une place pour l’Enfer au guichet, ce qui ne vous empêchera pas de prendre la direction de Poudlard une autre fois, moi également…
23:00 Publié dans CRITIQUES DES FILMS A L'AFFICHE EN 2005 | Lien permanent | Commentaires (4) | Envoyer cette note | Tags : Cinéma
20.11.2005
« Backstage » d'Emmanuelle Bercot : la radiographie d’une vertigineuse dépendance
Bien souvent, pour moi, un souvenir cinématographique est associé à un souvenir de (ma) réalité lors de mes multiples pérégrinations festivalières, d’autant plus avec Emmanuelle Bercot puisque son film Clément avait reçu le
prix de la jeunesse 2001, l’année où j’allais pour la première fois au festival de Cannes sélectionnée parmi les 40 à Cannes de ce même prix de la jeunesse organisé par le Ministère de la jeunesse et des sports. Alors évidemment, je risque d’être soupçonnée de partialité en disant que ce film m’avait littéralement bouleversée, qu’il m’avait énormément marquée, notamment pour le traitement de cette histoire poignante ô combien délicate de l’amour d’un adolescent pour une femme d’âge plus mur. Une histoire intense dont chaque plan témoignait, transpirait de ferveur amoureuse. Une histoire de passion irrationnelle déjà. Je ne pouvais qu’être impatiente de découvrir Backstage, une autre histoire de passion irrationnelle, celle d’une jeune fan Lucie (Isild Le Besco) pour la chanteuse Lauren (Emmanuelle Seigner), deux univers si différents pourtant qui se rencontrent, se confrontent, lors d’une émission télévisée, où la seconde rend une visite surprise à la première. Rencontre suffocante. Emmanuelle Bercot la filme au plus près des corps, du visage tétanisé de Lucie, de la réaction glaciale de Lauren. Tout est dit déjà : Lucie qui recule saisie d’une terrifiante fascination devant cette apparition blanche, faussement virginale, Lauren qui l’enserre dans ses bras, à la fois gênée et jouant de la fascination qu’elle exerce, et puis ces caméras éblouissantes, impudiques, inévitables, miroir déformant et amplifiant. Emmanuelle Bercot assimile ici ce fanatisme fantasmagorique à une drogue, un besoin irrationnel, irraisonné, un besoin viscéral, physique même. La dépendance est d’ailleurs multiple puisque Lauren était elle-même dépendante de son ancien compagnon (interprété par l’auteur Samuel Benchetrit dont c’est ici le premier rôle au cinéma), et la fascination qu’elle exerce sur sa jeune fan n’est pas dénuée de perversité vengeresse dont elle se retrouvera bientôt victime. Encore une fois Emmanuelle Bercot montre à quel point elle sait filmer les moindres frémissements de la passion aussi irrationnelle soit-elle, en revanche l’univers musical n’échappe pas à la caricature, peut-être à dessein pour davantage analyser la relation entre la fan (aveuglée par son admiration) et l’idole (insupportable et –car- égarée par cette séparation avec son compagnon qui la vide de sa force créatrice). Dans le rôle de la fan, Isild Le Besco est encore une fois excellente dans cet aveuglement fanatique, ce vertige qui fait basculer son existence et sa raison. Dommage que la fin laisse un goût d’inachevé, probablement à l’image de la folie idolâtre de la jeune fan que rien ne pourra entraver et qui jamais ne s’achèvera non plus.A noter la présence de l’actrice/réalisatrice Noémie Lovsky, encore une fois impeccable cette fois dans un rôle d’assistante de la star intraitable.
21:50 Publié dans CRITIQUES DES FILMS A L'AFFICHE EN 2005 | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Cinéma
19.11.2005
Le petit Lieutenant (de Xavier Beauvois)…est trop allé au cinéma
A l’image de ce petit lieutenant (Jalil Lespert) lorsqu’il entre à la 2ème division de police judiciaire et dont Xavier
Beauvois trace le portrait, c’est avec enthousiasme que je suis entrée dans la salle de cinéma. C’est donc avec la même stupeur que lui que je me suis retrouvée plongée dans cet univers âpre, filmé sans démagogie ni complaisance. Le contraste n’en était que plus saisissant. Quelques minutes à peine après le début du film, après la parade en uniforme, impeccable, rectiligne, mécanique, institutionnelle, la réalité reprend ses droits, imparfaite, chaotique car humaine et donc faillible, aussi.
Les failles sont d’abord celles de Caroline Vaudieu, (Nathalie Baye) qui revient dans ce service qu’elle avait abandonnée trois ans auparavant, pour cause d’alcoolisme. Peu à peu des liens vont se tisser entre cette femme qui a perdu son enfant et ce jeune homme à l’enthousiasme juvénile. Xavier Beauvois aime et connaît le cinéma et cela se voit, se montre même, un peu trop. A dessein nous l’avons compris. Son petit lieutenant et ses collègues sont en effet imprégnés par le cinéma comme nous le (dé)montrent les affiches qui décorent les murs du commissariat , une affiche différente à chaque fois ou presque : le convoyeur, Seven, Il était une fois en Amérique, les 400 coups, Podium. A croire que les policiers de la PJ ont raté leur vocation d’exploitants. Derrière le petit lieutenant, on reconnaît même une photo du Clan des Siciliens. Tout cela pour insister sur ce que le Petit Lieutenant dira lui-même, c’est à cause des films qu’il a voulu faire ce métier, pour conduire avec un gyrophare et se sentir invulnérable aussi apparemment. Seulement voilà, la réalité, c’est tout sauf du cinéma aseptisé et manichéen, c’est tout sauf cet idéal magnifié par le prisme d’un grand écran qui mythifie ceux qu’ils immortalisent. La réalité (la mortalité même) ne se divise pas en deux, non, elle se dissèque comme ce corps entre les mains du médecin légiste dont un son déchirant nous fait comprendre le terrible labeur, et nous poursuivra longtemps. Le bruit déchirant de la confrontation à la réalité.
Réalité, réalisme : leitmotiv de ce film qui semble même emprunter à Depardon l’effroyable réalité de Faits divers. Beauvois fait même tourné un vrai SDF et s’est longuement documenté avant de réaliser son film, ce qui contribue à lui donner cet aspect documentaire. Ici les (anti) héros meurent, pleurent, faillissent. Depardon beaucoup plus que 36, quai des Orfèvres donc, dont ce film est presque le contraire, dans son recours à la musique notamment, celle-ci étant aussi omniprésente, voire omnisciente dans l’un, qu’elle est absente dans l’autre. L’alcool aussi, est aussi omniscient que l’était la musique dans le film précédemment évoquée. Peut-être trop. Pour nous faire comprendre les fêlures, les failles, encore, la réalité avec laquelle il faut composer.
Malgré cet aspect didactique quelque peu agaçant, Le petit Lieutenant n’en reste pas moins un constat, une radiographie d’une implacable lucidité dans laquelle Nathalie Baye excelle, son regard ou l’inflexion de sa voix laissant entrevoir en une fraction de seconde les brisures de son existence derrière cette force de façade. D’ailleurs, encore une fois, c’est surtout à ces fêlures que s’est intéressé Beauvois , bien loin des films policiers initiateurs de la vocation du petit Lieutenant. Ce petit Lieutenant c’est Jalil Laspert qui n’a pas fini de nous démontrer l’infinitude des nuances de ses ressources humaines depuis le film éponyme. Bref, un film d’une poignante âpreté, parfois un peu trop didactique, un didactisme que la composition incroyable de ses interprètes principaux (N.Baye, J.Lespert mais également R.Zem) nous fait finalement occulter.
09:00 Publié dans CRITIQUES DES FILMS A L'AFFICHE EN 2005 | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : Cinéma
10.11.2005
"Sans elle": premier long-métrage très prometteur réalisé par Anna de Palma
Johnny Vieira (Aurélien Wiik) a 20 ans et ne peut vivre sans sa jumelle Fanfan (Bérénice Béjo) avec laquelle il entretient une relation fusionnelle qui oppresse cette dernière. Tandis que Johnny rentre en France, Fanfan choisit de rester au Portugal, pays d’origine de leurs parents, où ils étaient venus en vacances. Entre un père qui prépare sa retraite portugaise, une mère qui refuse de quitter la France, et sa sœur dont il vit la séparation comme une trahison, Johnny est écartelé et désespéré. Sa passion pour la musique et son désespoir le rapprochent de Léonard (Jocelyn Quivrin), meneur d’un groupuscule fasciste, avec qui sa sœur a eu une aventure…
Anna de Palma signe ici un premier long-métrage dont chaque plan nous fait ressentir la douleur de la séparation éprouvée par le personnage principal : dans ses dérives, ses colères, sa violence, ses illusions. L’absente est présente dans chacun de ses actes dont la violence crie son désarroi. La réalisatrice nous dresse avec minutie le portrait de cet anti-héros en perte de repères et en parallèle, le reflet plus ou moins implicite dans un miroir brisé : le portrait de sa jumelle et de leur histoire fusionnelle. La gémellité et la séparation de ces deux entités indissociables est métaphorique de leurs vies dichotomiques : entre France et Portugal, entre deux pays donc, entre deux cultures, entre deux parents qui se séparent, entre deux identités encore. La dangereuse dérive fasciste du protagoniste annihile la tentation de l’héroïser et exacerbe le côté sombre, renforçant ainsi son ambiguïté, avec une volonté affichée de la réalisatrice d’éviter tout manichéisme. Le visage encore singulièrement enfantin de Johnny , le jeu nuancé d’Aurélien Wiik contribuent également largement à cette ambivalence. Un film intense qui aurait peut-être mérité un dénouement moins didactique qui était de toute façon induit par le récit qui le rendait (ou du moins qui en rendait l’excès) inéluctable… Un film néanmoins salutairement amoral à l’image de la passion qu’il retranscrit, un film courageux, sensible, au montage intelligemment allégorique… et très prometteur à l’image de ses jeunes interprètes qui, comme la réalisatrice, amorcent certainement une longue et brillante carrière. Gageons-le et souhaitons leur….
+:Voir également ma critique de "L'autre", la pièce de théâtre de Florian Zeller dans laquelle Aurélien Wiik tenait également un des rôles principaux.
18:33 Publié dans CRITIQUES DES FILMS A L'AFFICHE EN 2005 | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Cinéma
08.11.2005
Les films de la semaine du 09.11 à ne pas manquer
Demain sortent deux films très différents que vous recommande "In the mood for
cinéma". Deux films très différents ...quoique...Evidemment, s'il s'agit d'évoquer la médiatisation (gargantuesque pour l'un, invisible pour l'autre) ou leur traitement, ces deux films sont radicalement différents, en revanche des deux émane un véritable propos pacifiste même si les temps et les lieux ne sont pas les mêmes. Dans les deux il est question d'absurdité de la guerre... Deux regards, deux époques, deux guerres mais aussi deux films bouleversants. Les deux ont aussi effectué un passage mémorable à Cannes, l'un a reçu le prix d'interprètation féminine amplement mérité, l'autre a reçu l'accueil le plus chaleureux du festival (un moment rare comme si l'exaltation présente dans le film s'était emparée du -pourtant très difficile- public cannois)...tout aussi mérité autant pour son lyrisme que cette belle fraternité que sa magnifique affiche symbolise. Deux films d'une belle humanité, salvatrice en cette période tourmentée...
Il s'agit de Joyeux Noël de Christian Carion et de Free Zone d'Amos Gitaï. Vous pouvez retrouver mes évocations de ces deux films dans mon compte-rendu du festival de Cannes 2005.
Vous pouvez également y retrouver ma critique de Manderlay , la désarçonnante fable de Lars Von Trier qui sort également demain.
Articles à venir ces prochains jours:
-La critique de Combien tu m'aimes de Bertrand Blier
-Un article et un sondage sur les films de l'année
-Un article et un sondage sur les 15 films du siècle
-Le théâtre fait son cinéma
-I have a dream
-Amadeus (pièce de théâtre et film)
21:20 Publié dans CRITIQUES DES FILMS A L'AFFICHE EN 2005 | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Cinéma
29.10.2005
« Le filmeur » d’Alain Cavalier, film et débat au cinéma Saint-André des Arts
A une époque où les images qui nous sont proposées, imposées même parfois, sont pléthoriques, souvent vaines et synonymes de vacuité, à une époque de zapping consumériste incessant, le film d’Alain Cavalier devient une promenade lénifiante, nous rassérénant même, et pourtant parfois inquiétante aussi. Certes le chemin est d’abord escarpé pour nos regards habitués à papillonner et à passer d’une image à l’autre à la vitesse de l’éclair, mais peu à peu son univers qui, de prime abord peut agacer, nous aspire ensuite, nous inspire même puisque le spectateur est un peu acteur, un peu « filmeur »lui aussi, lui tellement habitué à une passivité abêtissante,… et finalement nous envoûte. Malgré nos réticences initiales, malgré nos fameuses habitudes consuméristes donc.
Le « filmage » a duré 11 ans, 11 années pendant lesquelles Alain Cavalier a filmé son quotidien, figé un présent normalement condamné à l’évanescence, filmé ces instants de grâce que seule la réalité sait inventer, inviter à nos regards, nos regards au début un peu réticents, qui sont progressivement charmés puis hypnotisés comme des prisonniers de l’obscurité qui peu à peu s’habitueraient à la lumière et ne pourraient finalement plus s’en passer. Instantanés qui se confrontent, se répondent, sous l’œil incisif du filmeur qui, presque 80 ans après, réinvente et modernise ce fameux « homme à la caméra » initié par Vertov. Ce qui aurait pu être impudique, racoleur, narcissique est au contraire une œuvre d’une grande générosité dans laquelle Cavalier nous fait partager la poésie volée au quotidien par l’acuité de son regard. Comme personne il sait déceler la beauté fortuite du quotidien, la singularité derrière l’apparente banalité. L’angoisse aussi, jamais soulignée ou grandiloquente. Non, parfois juste elliptique, parfois dédramatisée par l’humour de Cavalier mais néanmoins là. Par une image allusive parfois ou plus frontale comme celle du père sur son lit de mort. Ou celle du visage rieur de sa mère, omniprésente, ou celle de sa main posée sur la sienne. Vibrant témoignage d’amour à cette dernière, un des fils conducteurs du film. Il sait être judicieusement elliptique là ou d’autres auraient été exagérément insistants. Vie et mort indissociables comme les deux faces d’un même visage, en l’occurrence aussi le sien, opéré, si signifiant sans qu’il soit nécessaire de rajouter un commentaire qui aurait appauvri l’image, son visage lui aussi filmé frontalement, là enfin, là seulement. Gravité et drôlerie s’entrelacent donc constamment : les deux faces de l’existen






































































