26.09.2005

Compte-rendu intégral du festival de Cannes 2005


Ouverture du festival de Cannes


L'effervescence. L'euphorie même pour certains. L'impression que le temps a suspendu son vol. D'une année sur l'autre, on oublie puis on se retrouve à nouveau emporté par ce délectable tourbillon cannois et par sa folie à la réputation nullement usurpée. Tourbillon de cynisme aussi mais celui-là on l'occulte bien vite...Une fois les marches les plus célèbres du monde foulées on se retrouve dans cet antre du septième art, au coeur du cinéma qui y bat plus vite, plus fort. Tonitruant même.L'atmosphère est électrique. En quelques minutes un cinéaste peut être porté au pinacle ou mis au ban du cénacle, parfois les deux en même temps ou alternativement: la "profession" est versatile, excessive aussi. Applaudissements ou sifflets:à l'issue de chaque projection on retient son souffle. Les réactions sont le plus souvent exacerbées et il est de bon ton d'avoir un avis tranché. L'indifférence est rare, voire méprisable pour les initiés qui vous toisent du regard. Alors si tout cela ne change jamais d'une année sur l'autre, si ce voyage immobile à travers les cinématographies du monde entier est toujours aussi passionnant, les étapes qui le jalonnent en sont chaque fois différentes. "Il faut regarder toute la vie avec des yeux d'enfant" disait Matisse. Chaque film aussi. Accepter de se laisser envoûter, bousculer, dérouter...avec un regard semblable à celui de Kusturica observant, admiratif, l'acrobate du cirque du soleil lors de la cérémonie d'ouverture. Espérons, gageons même, que le festival sera à l'image de cet instant.: onirique et magique(périlleux pour les équipes de films aussi parfois!)et espérons que les festivaliers seront, grâce aux films de la sélection, à l'image du président de cette 58 ème édition: émerveillés encore et toujours n'oubliant jamais, comme son film éponyme, que "la vie est un miracle" et que le cinéma peut parfois en être un aussi...si les yeux d'enfant ne se noircissent pas de cynisme.

Espérons encore que ce sera un festival haletant à l'image du film qui a ouvert le bal...Haletant, oui, il l'était indéniablement, dans les deux sens du terme: ce souffle inquiétant qui rythme l'histoire (bande son très réussie) et ce sombre mystère qui tient le spectateur en haleine. Comme dans son premier film "Harry un ami qui vous veut du bien" Dominik Moll distille des éléments qui obscurcissent progressivement le récit: évènements anodins qui sonnent délibérément faux...avec une justesse déconcertante si bien que le glissement (le dérapage même), au propre comme au figuré, semble inéluctable. Glissement du normal vers l'étrange. Lemming c'est en effet l'étrangeté qui s'immisce dans la quotidienneté. Plus que le nom de l'animal, Lemming est ainsi celui de cette étrangeté que son intrusion accompagne, suscite , métaphorise. Avec son agonie c'est la normalité qui reprend son souffle. Entre son apparition et cette agonie le spectateur emprunte avec angoisse et fascination ce labyrinthe perfide dans les obscurs recoins de l'inconscient. Comme la petite caméra qu'Alain Getty (L.Lucas)utilise et guide, Dominik Moll nous emmène là où nous n'aurions pas forcément eu l'idée d'aller manipulant ainsi notre regard avec habileté. Par cette mise en abyme du voyeurisme auquel nous cédons par mimétisme il nous entraîne sur la voie de Lynch, De Palma, Hitchcock, de brillantes références judicieusement utilisées grâce aussi à un quatuor irréprochable interprétant une mélodie délicieusement dissonante aux frontières du fantastique avec notamment la cinglante Alice (Charlotte Rampling) d'une absence omniprésente. Des prix d'interprétation en perspective? Lucas, Rampling, Gainsbourg? A suivre...
A suivre également ces prochains jours le récit de la leçon d'actrice de Catherine Deneuve à laquelle j'ai assisté hier, également tous les films en compétition avec notamment ce jeudi 11 le film de Gus Van Sant très attendu... Ces articles ne seront peut-être pas quotidiennement mis à jour mais chaque journée sera finalement résumée... Rendez-vous bientôt sur ces pages pour en savoir plus! N'hésitez pas à y revenir régulièrement!
Des photos viendront également agrémenter le récit mais pour cela il faudra attendre la fin du festival.

Deuxième jour du festival de Cannes(jeudi 12)

Le premier rendez-vous de ce jeudi 12 a eu lieu salle Bunuel avec "Belle de jour"...enfin Catherine Deneuve...Salle Bunuel la bien nommée donc. La petitesse de la salle procure toujours à ces rencontres avec des cinéastes ou acteurs un ton de confidence. Cette fois le confesseur a pris les traits de Frédéric Mitterrand. Agnès Varda, membre du jury, tente de se faufiler discrètement dans la salle. Peine perdue. Dans la file d'attente des spectateurs la remarquent. Ainsi glane-t-elle autant de compliments que d'applaudissements impromptus. Puis, Gilles Jacob prononce son discours comme il en réserve un à chaque personnalité du septième art ainsi invitée...le terme discours est d'ailleurs quelque peu incorrect celui-ci s'apparentant davantage à une déclaration d'amour à l'actrice. Catherine Deneuve écoute sagement esquissant de temps à autre un sourire, mi-amusée, mi-flattée ou peut-être simplement ailleurs, indifférente à des compliments maintes fois réitérés ou inquiète à la perspective d'être ainsi pour la énième fois observée, détaillée, scrutée et aléatoirement critiquée sur les outrages éventuels des ans qui l'ont pourtant épargnée. Gilles Jacob emporté par la passion révèle qu'il considère que les jurés avaient gaspillé le prix d'interprétation l'année où il ne l'avait pas remis à Catherine Deneuve pour" Le lieu du crime" de Téchiné. En guise de consolation mais surtout d'hommage du festival de Cannes, il remet donc une palme d'honneur d'interprétation à celle qu'il qualifie de "Katharine Hepburn à la française". La salle applaudit timidement. En guise de préambule elle précise qu'elle ne donnera pas de leçon, contrairement à l'intitulé de la rencontre "leçon d'actrice". Après les compliments maintes fois réitérés viennent donc les questions maintes fois réitérées: ses débuts, Françoise Dorléac, François Truffaut... A sa demande défilent quelques extraits de films dans lesquels elle n'a pas joué : "Une femme qui s'affiche" de Cukor, "Le vent de la nuit" de P.Garel, "To be or not to be" de Lubitsch...mais le vrai film n'est pas réellement sur l'écran. Quand la lumière s'éteint pour laisser place à un extrait, Catherine Deneuve, apparemment fébrile, demande à voix basse si elle peut fumer. Son micro la trahit. La salle tressaille. Un léger soubresaut d'imprévu. Dans le clair obscur alors que les images défilent sur l'écran, sa silhouette, cigarette à la main, rappelle furtivement celle des actrices des films noirs. La lumière se rallume. Elle cite Bergman, Kazan aussi beaucoup. Avec l'obscurité,l'imprévu s'est éclipsé.

Il est temps de prendre le "dernier métro" ou plutôt le prochain escalator où les festivaliers, forcément affairés , affluent, direction le grand théâtre Lumière et le premier film en compétition de la journée: "Bashing" (harcèlement) de Masahiro. Le film n'est projeté qu'une seule fois l'après-midi. En général cela relève d'une volonté de créer l'évènement ou révèle le caractère anodin du film par cette unique projection distingué (caractère anodin qui certes n'est jamais prévisible et demeure subjectif). Je penche plutôt pour la seconde solution. Cette impression est confirmée par un public plutôt clairsemé. Le sujet davantage que son traitement aurait-il incité les organisateurs à le sélectionner? En effet, il s'agit de l'ostracisme subi par une jeune japonaise de retour dans son pays après avoir été prise en otage en Irak. Alors qu'en France nos otages deviennent des héros nationaux (comme le rappellent d'ailleurs les photos de nos deux otages en Irak qui ornent la façade du palais des festivals), emblême de notre si chère liberté bafouée, au Japon c'est celui de la honte d'avoir autant mobilisé l'attention internationale. Le réalisateur la suit pas à pas dans son isolement progressif. Elle est comme enfermée, prise en otage peut-être encore plus que là-bas où elle ne songe d'ailleurs qu'à retourner. Au Japon, elle est constamment humiliée, sa famille aussi. Elle suffoque, elle étouffe et nous avec elle grâce à une mise en scène sobre mais non moins efficace et grâce au jeu nuancé de sa jeune interprète dont le sourire apparaîtra comme sa véritable libération, sourire suscité à la perspective de retrouver les enfants irakiens.

Plus que jamais le festival affirme sa volonté d'être une "fenêtre ouverte sur le monde" un monde tourmenté, puisque le deuxième film en compétition de la journée "Kilomètre zéro" de H.Saleem se déroule...en février 1988 en pleine guerre Iran-Irak. Le cinéaste nous emmène dans un périlleux périple à travers le pays en compagnie d'un Kurde et d'un Arabe avec sur le toit de leur voiture, le cercueil d'un martyr enveloppé dans le drapeau irakien. Bien sûr tout cela prend une résonance très contemporaine d'autant plus que la statue de Saddam Hussein ne cesse de traverser l'écran. Le propos est intéressant, la photographie et les longs plans fixes(qui permettent aux personnages d'évoluer dans le cadre-filmique et territorial- qui leur est désigné, imposé) réussis mais le mélange du burlesque avec un sujet sérieux donne un résultat assez hasardeux et altère quelque peu la résonance du discours...

A suivre ces prochains jours la critique des films d'Egoyan et de Van Sant, vus hier et de "Caché" d'Haneke et "Election" de Johnnie To que je verrai ce soir dans le célèbrissime Grand Théâtre Lumière, là où la salle vibre plus qu'ailleurs à la mesure des enjeux... et tous les autres films en compétition mais aussi mes impressions sur cette 58ème édition, mes premiers pronostics, l'ambiance du festival...
A suivre également le récit des premières soirées du festival.

Pour un autre regard sur le festival, je vous renvoie à un site internet très intéressant, celui du site du cinéma libre.
Viva il cinema!

Vendredi 13, troisième jour de festival de Cannes

Deux ans après sa palme d'or pour"Elephant" Gus Van Sant revient sur la Croisette. Cette projection cannoise étant déjà précèdée de rumeurs concernant un éventuel prix d'interprétation pour Michael Pitt, bien que munis des deux précieux sésames que sont l'accréditation et l'invitation, les festivaliers se pressent et se bousculent à l'accès aux marches faisant fi de la politesse, le regard rivé sur la tapis rouge au cas où il disparaîtrait mystérieusement juste avant que leurs pas ne le foulent où au cas où il se déroberait sous leurs pieds. Je regarde tous ces visages crispés et concentrés comme si leur vie en dépendait et je m'amuse de l'incongruité de leurs réactions...mais le soleil est toujours aussi étincelant, le palais attend toujours de nous accueillir et leur attitude, si dérisoire, ne parvient donc pas à entâcher ma bonne humeur. Je me laisse donc porter par la foule essayant de ne pas perdre le billet rouge tant convoité. Quelques minutes plus tard, je me retrouve sans la salle. La lumière s'éteint. Le bruissements d'impatience de la salle. Puis, le logo du festival qu'un nombre incalculable de flashs immortalise. "Last days" commence. L'histoire d'une fin pourtant, d'une ultime errance rythmée par des soliloques incompréhensibles qui s'apparentent à des onomatopées. Ces derniers jours sont ceux de Kurt Cobain dont Van Sant s'est très librement inspiré. Ce sont donc les derniers jours d'un homme fantômatique, déjà dans un autre monde, déjà ailleurs. Déambulations désenchantées d'un ange déchu aux portes des ténèbres dont l'imminence de la fin procure un poids démesuré à chaque sensation élémentaire, sensations presque animales. Gus Van Sant clôt admirablement sa trilogie ("Elephant" et" Gerry" en sont les deux premiers éléments, tous trois étant inspirés de "faits divers" )sans concession au classicisme ou au mélodrame démonstratif, avec ce style si singulier qui le caractérise (personnages filmés de dos, longs plans séquences, son amplifié, récit destructuré). Là où "Elephant"' m'avait subjuguée, étant sortie de la projection cannoise avec la presque certitude qu'il obtiendrait la palme d'or (eu égard autant à son sujet qu'à son traitement si novateur), là où Gerry m'avait fascinée je dois avouer que "Last days" m'a quelque peu déçue probablement en raison de l'immense attente suscitée par l'envoûtement provoqué par les deux précèdents films. Van Sant n'en démontre pas moins à nouveau son immense talent captant toujours par sa mise en scène si personnelle et si reconnaissable, l'essentiel, l'essence, dans le potentiellement anodin et faisant de chacun de ses films une déroutante expérience pour le spectateur.

Le second film en compétition de la journée "Where the truth lies" d'Atom Egoyan, se situe aux antipodes même si la réalisation et le scénario restent très maîtrisés, lorgnant parfois du côté d'un style à la Scorcese, il demeure néanmoins de facture assez classique et malgré la présence dans la salle de Colin Firth et Kevin Bacon les festivaliers lui réservent un accueil très mitigé, ce qui en langage cannois signifie environ 3 minutes rituelles d'applaudissements de politesse.

Déjà mon attention se porte donc sur le programme du lendemain avec le très attendu "Caché" d'Haneke que je brûle d'impatience de découvrir et dont il vous faudra attendre demain pour lire le commentaire...

Sandra.M, en direct du palais des festivals de Cannes.

photo Sandra.M: à l'intérieur du palais, ascenseur pour le septième art.

Samedi 14 (4ème jour de festival)

Jours et nuits se confondent, fiction et réalité se mêlent, la frontière les séparant étant de plus en plus étanche et le festival se poursuit à une cadence effrénée (d'où le retard dans mes commentaires): profusion enivrante de films (entre la sélection officielle et les sélections parallèles), de soirées , de bruit, de rumeurs, d'instants insolites. La compétition suit son cours, aucun film n'a encore néanmoins suscité un enthousiasme débordant. Peut-être avec "Caché " d'Haneke qui , à défaut d'enthousiasme, avait drainé un parfum de scandale avec "le temps des loups"...loin de mériter autant de (dés)honneur pourtant. J'attends donc avec beaucoup d'impatience "Caché". A raison. Haneke y sonde l'intériorité tourmentée des êtres avec une justesse presque dérangeante. Dès le premier plan sur lequel défile le générique, le spectateur est hypnotisé, intrigué, happé par cet univers dans lequel évoluent des personnages ciselés, jamais manichéens au premier rang desquels Georges (Daniel Auteuil, encore une fois magistral) en égoïste victime d'un bien étrange chantage provoquant tantôt notre empathie, tantôt notre mépris. Les longs plans fixes accroissent le malaise grandissant des personnages et le nôtre et l'obscurité, réminiscence de celle du "temps de loups", reflète celle dans laquelle les personnages se trouvent plongés. Le montage est brillamment énigmatique ou à l'invers didactique et l'intrigue (que je vous laisse découvrir) est captivante pour peu qu'on accepte de se laisser envoûter par l'atmosphère créée par Haneke. Un flm qui mériterait de figurer au palmarès (prix de la mise en scène?) même si Haneke a déjà eu les honneurs du festival de Cannes (d'ailleurs à l'exemple de nombreux réalisateurs en compétition cette année).
A l'issue de la projection, lorsque la lumière se rallume et lorsqu'aux images du film sur l'écran se substituent celles de la salle et de l'équipe du film , et avec elle Annie Girardot apparaît chancelante, visiblement très émue, comme un vibrant écho à son émotion des Césars pour avoir été ainsi saluée après avoir été délaissée par le cinéma. Peut-être elle aussi songe-t-elle à cet instant et aux promesses qui y ont succédé et qui n'ont visiblement pas été tenues? Les applaudissement habituels retentissent, pas plus longtemps que d'habitude, comme si depuis le début du festival une sorte de léthargie s'était emparée du public...Le silence. Puis le visage d'Annie Girardot quittant la salle apparaît de nouveau sur l'écran. Les applaudissements retentissent à nouveau. Un frisson parcourt la salle.

A peine le temps de se ressaisir que le dernier film en compétition de la journée débute, "Election" de Johnnie To, l'histoire d'une triade de Hong Kong qui doit élire son nouveau président, un style de film que j'ai l'impression d'avoir déjà vu cent fois, à Deauville, à Cognac ou ailleurs et rien ne semble justifier la sélection de celui-ci plus qu'un autre. Rapidement mon esprit vagabonde loin de Cannes et loin des images qui défilent sur l'écran. Quand mon attention s'y porte à nouveau, un homme s'acharne à marteler le crâne d'un autre avec une pierre. Quelques minutes plus tard c'est déjà le générique de fin. Les applaudissement sont encore plus mitigés. Je doute fort que le film figure au palmarès malgré (ou à cause de ) la présence de John Woo dans le jury.

A suivre : "le temps qui reste " de François Ozon (sélection "Un certain Regard), "Une fois que tu es né" de Marco Julio Giordana, "Manderlay" de Lars Von Trier, "L'enfant" des frères Dardenne, le très attendu "Sin City", la cérémonie de clôture et de nombreuses anecdotes, ces prochains jours ou à mon retour de Cannes mon emploi du temps étant aussi surchargé (eh oui la vie trépidante du festivalier cannois...) que les ordinateurs du palais du festival...

Dimanche 15 Mai 2005 (cinquième jour de festival de Cannes)

C’est de Paris que je reprends le récit de mes pérégrinations cannoises en espérant que mes souvenirs seront aussi fidèles que possibles à la réalité…ou à l’irréalité festivalière.

Cela deviendrait presque une habitude, délectable habitude néanmoins : vers 9H partir déambuler sur la Croisette direction le palais des festivals en se laissant guider par les premiers rayons revigorants du soleil, croiser déjà des hordes de festivaliers harassés (déjà aussi) , se plier aux contrôles de sécurité du palais, aller chercher au guichet son invitation ou ses invitations pour le(s) film(s) du jour, s’enorgueillir brièvement de sa chance et se réjouir du programme du jour puis se laisser emporter à nouveau dans le tourbillon festivalier avec cette délicieuse sensation que la vie s’y apparentera éternellement. Cette journée là n’est pourtant pas habituelle comme le laisse présager la présence majestueuse du Queen Mary 2 au large destiné à accueillir Georges Lucas qui y recevra le trophée du festival… Evidemment il fallait un bateau à la démesure de ses réalisations, la goélette locale aurait été trop discrète. Ce jour-là est donc celui de « Star Wars : episode 3-revenge of the Sith». Une sorte de frénésie incontrôlable semble s’être emparée de la Croisette. Dommage que les films en compétition ne suscitent pas une telle effervescence et une telle mise en scène. Les marches ont en effet revêtu leurs apparats de fête en accueillant un orchestre interprétant la musique originale du film tant attendu. Je ne partage pas vraiment l’engouement général, ou plutôt l’enivrement général devrais-je dire. Rarement une telle foule se sera pressée aux abords du palais, grisée par la présence de l'équipe du film: Portman, Lucas mais aussi celle de nombreux invités comme Sharon Stone. Beaucoup plus discrète sera la montée des marches du film en compétition qui y succédera : « Quando sei nato non puoi piu nasconderti » ( Une fois que tu es né…) de Marco Tullio Giordana. Je monte les marches à nouveau, marches aussi embouteillées que le métro aux heures de pointe pour cause de retard pris par la projection précédente, puis, fébrile, je prends place, non loin de l’équipe du film, espérant que ce film sera enfin celui qui réveillera Cannes qui me semble endolorie depuis le début du festival. Je songe avec nostalgie aux applaudissements effrénés et joyeusement interminables à l’issue de la projection du « Pianiste » de Polanski, de l’émotion palpable à l’issue de celle d’ « Elephant » de Gus Van Sant, à la tension précédant les premiers extraits de « Gangs of New York » de Scorsese, à la projection jubilatoire de « Playtime » de Tati, à tous ces instants qui ont laissé une trace indélébile dans ma mémoire de cinéphile et de festivalière, et où la salle vivait, vibrait à l’unisson. Je regrette même les sifflets suscités par Haneke et Vincent Gallo les années passées…Cannes semble avoir oublié ses élans passionnés…mais il reste encore une semaine de festival pour qu’elle émerge du brouillard duquel « Star Wars » l’a momentanément sortie.
Dans « Une fois que tu es né », un jeune garçon de 13 ans tombe à l’eau depuis le yacht familial et est récupéré par l’équipage d’un chalutier bondé de clandestins qui se dirige vers l’Italie, un voyage périlleux après lequel rien ne sera jamais plus pareil. J’aurais aimé me laisser emporter sur les flots par l’utopie de cette histoire, émouvante certes, mais je suis toujours restée sur la rive tant l’intrigue est abracadabrantesque et tant les personnages sont archétypaux avec idéalistes d’un côté et matérialistes de l’autre, un parcours initiatique à la morale stéréotypée effleurant timidement le thème de l’immigration ou celui de l’action humanitaire. Encore raté pour les débordements d’enthousiasme tant espérés…Peut-être les applaudissements se prolongent-ils un tout petit peu plus longtemps mais ce n’est pas encore la cavalcade exaltée. Je doute fort que le film figure au palmarès mais demain est le premier jour du reste du festival...alors tout est encore possible.

Lundi 16 Mai 2005 (sixième jour de festival de Cannes)

La journée s’annonce cinématographiquement chargée. Même si j’ai décidé de me consacrer à la compétition officielle pour en avoir une vue d’ensemble le choix est bien souvent cornélien car la vision du programme alléchant des autres sélections (Un certain Regard, La Quinzaine des réalisateurs, la Cinéfondation, les courts-métrages en compétition, la Semaine de la critique, Cinémas du monde etc) menace mes bonnes résolutions … Bref les tentations cinéphiliques sont perpétuelles. Le meilleur moyen de résister à la tentation est d’y céder selon Oscar Wilde. On ne contredit pas Oscar Wilde : j’inscris donc à mon programme du jour le film de François Ozon « le temps qui reste », en compétition dans la section Un certain regard. Le temps, justement, est à l’orage. Probablement Hélios, en cinéphile averti, désapprouve-t-il la tiédeur de la compétition. Même si je ne peux que l’approuver j’aurais préféré attendre sous un ciel plus clément l’ouverture des marches (bleues celles-là) qui mènent à la salle Debussy où sont projetés les films de la section « Un certain regard ». Une ouverture salutaire des portes met fin à mes réclamations silencieuses. La salle est bondée. De nombreux festivaliers ont été refoulés. Melvil Poupaud et le réalisateur viennent présenter le film, le premier évoquant le plaisir d’avoir travaillé avec le second et en ce lundi de Pentecôte travaillé sujet à controverse, Ozon, quant à lui, excuse ironiquement l’absence de Jeanne Moreau par une grève prétendue … L’ironie ne devrait plus vraiment être au rendez-vous par la suite puisque l’histoire du « temps qui reste »est celle de Romain, un jeune photographe de trente ans qui apprend brutalement qu’il n’a plus que quelques mois à vivre. Plutôt que de traquer les signes de la maladie ou de signer un film larmoyant sur la mort, Ozon, nous raconte l’histoire d’une réconciliation, celle d’un homme avec lui-même, celle d’un homme qui dit de lui qu’il « n’est pas quelqu’un de gentil ». On suit pas à pas son cheminement et ses photographies qui immortalisent la fugacité du bonheur, jusqu’à la libération finale, écho à la sublime et cruelle fin de « 5 fois 2 », un rayon de soleil aussi paradoxal dans les deux films puisque dans « le temps qui reste » c’est la fin paradoxalement apaisée d’un homme et dans « 5 fois 2 » le début a posteriori douloureux d’une histoire puisque nous en connaissons le tragique dénouement. Une réalisation sobre et non moins brillante transforme ce qui aurait pu être un film désespérément obscur en une leçon de vie et peut-être plus encore en une leçon de cinéma car Ozon a réussi à dresser les portraits de personnages ambivalents, parfois salutairement désagréables ou juste simplement humains, ne tombant jamais dans le manichéisme ou la caricature. La première vraie émotion de ce festival. Dommage qu’il n’ait pas figuré dans la compétition officielle…

Retour précipité à l’hôtel, l’esprit encore embrumé par le souvenir de ce film poignant puis retour tout aussi précipité sur la Croisette pour voir « Manderlay » de Lars Von Trier. N’ayant pas pu voir « Dogville » lors de sa sélection cannoise, cette fois je suis bien déterminée à voir « Manderlay » malgré les avertissements de somnolence potentielle de mes collègues festivaliers. Peut-être est-ce parce-qu’un cinéphile averti en vaut deux, en tout cas dès les premières minutes mon attention est captivée par l’étrangeté intelligente de la mise en scène et par le jeu d’une justesse prodigieuse de Bryce Dallas Howard (Grace). Me voilà donc arrivée en Alabama, en 1933, plongée dans l’histoire étrange et perturbante de Manderlay, là où l’on vit comme si l’esclavage n’avait pas été aboli soixante-dix ans plus tôt. Lars Von Trier dit lui-même ne pas savoir ce qu’il a voulu dire, probablement évoque-t-il la difficulté si contemporaine à sortir de l’oppression, la difficile instauration et les contradictions de la démocratie. Sa mise en scène déroutante, le jeu de l’actrice principale et donc la direction d’acteurs, la portée politique (bien qu’elle soit assez opaque) de l’ensemble pourraient lui ouvrir les portes du palmarès qui lui étaient restées obstinément closes pour « Dogville ». Inutile de spécifier la mollesse des applaudissements, désormais ritualisée.

Décidément cette journée est une course contre la montre. A peine sortie de la projection, je me faufile presque machinalement dans la file des festivaliers endimanchés, mon invitation à la main. Irrémédiablement perdue dans mes pensées je ne m’aperçois qu’au bout de quelques minutes que Nicole Garcia est juste à côté de moi, tout aussi endimanchée, et tout aussi patiente. Pour la énième fois je me retrouve dans la situation où j’aimerais transmettre mon admiration au sujet de celle-ci, d’ailleurs en l'espèce davantage pour la réalisatrice que pour l’actrice, et pour la énième fois, à la perspective de ne trouver que des propos fades ou de déranger l’intéressé(e), je choisis la solution « silence respectueux. » Un autre voisin de la file qui l’observe depuis quelques instants ne semble pas avoir autant de scrupules. Il lui rappelle qu’ils se sont connus dans un festival puis pose à ses côtés, rosissant ( probablement davantage de fierté que de gêne, fierté à l’idée de montrer le précieux cliché à ses amis qui peut-être même ne reconnaîtront pas la dame en question vue la célérité à laquelle a été prise ladite photo, et qui opineront poliment du chef d’admiration feinte en réponse au regard inquisiteur et enthousiaste de leur ami ), et prenant bien soin de lui demander si cela ne l’ennuie pas…une fois la photo prise, naturellement. Nous arrivons en bas des marches. Les photographes se bousculent, crient toujours autant, signifiant parfois d’un geste brusque et non moins explicite à une célébrité ou un anonyme qu’elle ou il doit se pousser bien souvent même après l’avoir hélé(e) tout aussi explicitement pour qu’elle ou il pose à l’endroit judicieux. Dans ce brouhaha et ce désordre de flashs je perçois les noms et les visages de Claude Lelouch ou encore celui du ministre de la Culture, Renaud Donnedieu de Vabres qui, en ce 16 Mai, célèbre la journée de l’Europe. La périlleuse ascension terminée, je me retrouve à nouveau dans le calme (certes relatif) du palais. Cette fois les applaudissments pour l’équipe du film (Guillaume Canet, Diane Krüger, Dany Boon, Daniel Bruhl…) qui est toujours annoncée lors de son arrivée dans la salle, et montrée sur le grand écran, sont plus chaleureux. Forcément, le film n’est pas en compétition. Le film en question c’est « Joyeux noël » de Christian Carion dont c’est le deuxième long-métrage après « Une hirondelle a fait le printemps » . Ce film est inspiré d’une histoire vraie qui s’est déroulée durant la grande guerre, le soir de Noël 1914. En de multiples endroits du front, allemands, français, et anglais se sont réunis pour « fêter » noël, un instant de grâce et de fraternité au milieu de l’horreur absolu...comme un fragment d'Europe avant l'heure européenne! Evidemment le sujet est éminemment cinématographique. Dommage que Carion se soit contenté d’une bonne idée et qu’il n’ait pas davantage complexifié l’intrigue et les relations, assez plates, entre les personnages néanmoins très bien interprétés notamment par Dani Boon que certains comparent ici à Bourvil. Son film reste néanmoins un beau témoignage d’un épisode méconnu de l’Histoire, mêlant à la fois fraternité émouvante et causticité (le public cannois déridé par l’absence d’enjeu a allègrement manifesté son émotion) liée à l’incongruité de la situation.

Sandra Mézière

(photo Sandra.M: les marches vues de l'intérieur du palais)

Compte-rendu du festival de Cannes 2005 (suite)

Résumé du mardi 17 Mai 2005: 7ème jour de festival de Cannes

Shangaï dreams, tel est le titre du premier film au programme du jour. Un peu d’onirisme enfin en perspective, du moins est-ce ce que laisse présager le titre…mais les rêves ici sont plutôt ceux qui achoppent dans la rude réalité du quotidien. Ce quotidien est celui de l’héroïne de 19 ans qui habite dans la province de Guizhou avec ses parents et son frère. En effet, dans les années 60, sur les recommandations du gouvernement, de nombreuses familles ont quitté les grandes villes chinoises pour s’établir dans des régions pauvres, afin d’y développer l’industrie locale. Son père pense que leur avenir est à Shangaï. On songe à l’héroïne japonaise de
« Bashing », elle aussi prisonnière dans son propre pays. Ici aussi elle est prisonnière, prisonnière de l’étroitesse des conventions, une prison que désignent les barreaux de la fenêtre de sa chambre derrière lesquels elle est filmée comme un oiseau épris de liberté et enfermé et que désignent aussi les longues et silencieuses séquences : un silence assourdissant de mal être, d’espoir déchu. Seuls quelques sons brisant le silence reviennent comme un refrain lancinant : le tic tac de l’horloge ou les vrombissements de l’usine comme pour lui rappeler constamment ce présent auquel elle tente d’échapper. Un immense fossé sépare les deux générations avec, paradoxalement, les enfants qui veulent rester d’un côté et les parents qui veulent partir de l’autre. Le fossé devient bientôt un gouffre infranchissable. La tension monte peu à peu, jusqu’à l’explosion fatale, le drame inéluctable dans cette ville maussade où l’amour semble voué à l’échec. La fin est bouleversante d’intensité retenue et rien que pour cela ces rêves là méritent qu’on prenne le temps de les regarder s’envoler.

De la rudesse du quotidien nous parleront aussi certainement les frères Dardenne, d’une manière différente et avec le talent qui les caractérise, encore auréolés de la palme d’or de « Rosetta » en 1999 et des prix d’interprétation obtenus par Emilie Dequenne puis Olivier Gourmet. Ce quotidien-là est celui de Sonia et Bruno, tout juste majeurs, qui vivent de l’allocation de l’une et des vols de l’autre et qui viennent d’avoir un enfant, Jimmy… mais l’enfant n’est pas ici celui que l’on aurait pu croire. L’enfant c’est ce père qui reconnaît officiellement sa paternité sans jamais avoir regardé son fils, qui agit instinctivement, fiévreusement comme un enfant indiscipliné et capricieux. Il n’a pas de limite, pas de morale et il vend son enfant de 9 jours comme il vend un téléphone portable, cet enfant à qui il n’a pas daigné adresser un regard et dont il nie l’existence avec une cruelle désinvolture comme seuls les enfants savent en faire preuve. Jimmy est toujours au centre de l’image qui nous le désigne ostensiblement mais jamais dans le regard de son père qu’il l’ignore aussi manifestement. On le suit dans sa dérive choqués puis apitoyés guidés, effroyablement hypnotisés même, par l’insouciance âpre de cet enfant égaré magistralement interprété par Jérémie Rénier qui mériterait amplement un prix d’interprétation masculine. Filmé comme un documentaire au plus près de la sordide insouciance ou de la détresse déchirante cet enfant ne nous laisse aucun moment de répit. La caméra frémissante qui épouse sa frénésie enfantine nous incite à quérir le moindre signe de croissance …parce-que c’est peut-être cela avant tout « L’enfant », l’histoire d’une croissance, d’un violent passage à l’âge adulte, d’une rédemption aussi, une de ces histoires qui vous fait grandir, brusquement mais magistralement. « Le cinéma, 24 fois la vérité par seconde » selon Godard. Le cinéma des frère Dardenne, indéniablement en tout cas…

Résumé du mercredi 18 Mai 2005(huitième jour du festival de Cannes 2005)

Cela fait déjà une semaine que le festival a débuté et dans cette ambiance constamment euphorisante, on perd tellement la notion du temps que je croyais n’en être encore qu’aux prémisses du festival. Aucun film n’a encore fait l’unanimité ou suscité de déchaînements passionnés, les deux critères essentiels pour distinguer une palme d’or lors de sa projection dans le Grand Théâtre Lumière. Pas de projection nimbée de mystère à l’exemple de celle de « 2046 » de Wong Kar Waï l’an passé, ni de polémique dynamisante à l’exemple de celle suscitée par Michael Moore et son documentaire. Cannes sans scandales ni excès n’est plus Cannes et il faut avouer que cette année l’un et l’autre font cruellement défaut. L’évènement du jour semble être « Sin City » de Franck Miller et Robert Rodriguez, premier « film-bd » de l’histoire du cinéma, symbole de l’ouverture croissante du festival aux grosses productions américaines. Les premiers échos des festivaliers qui ont assisté à la projection du matin sont plutôt négatifs « Sin City » ne serait qu’une démonstration esthétique sans réel scénario ou plutôt doté d’un scénario grandguignolesque. Choc visuel à défaut d’être un choc scénaristique et cinématographique « Sin City » est une histoire improbable qui se déroule dans une atmosphère glauque, et qui n’est à la hauteur ni de ses promesses, ni de son casting. Reste la prouesse esthétique, indéniable. Dommage donc qu'il y ait un tel hiatus entre le fond (affligeant) et la forme (époustouflante). Les organisateurs désiraient-ils simplement attiré davantage l’attention sur un évènement qui, avec les jeux olympiques, est le plus médiatisé au monde ? Evènement tronqué en tout cas. Tout juste la montée des marches se clôt-elle par l’arrivée surprise de Liza Minelli, du moins annoncée comme telle.

Je préfère donc me remémorer le réel évènement cinématographique du jour, le troisième long-métrage des frères Larrieu au titre poétiquement énigmatique « Peindre ou faire l’amour ». Les premières minutes me plongent dans la perplexité devant le classicisme outrancier de cette ébauche, m’interrogeant encore une fois quant aux critères du choix de ce film dans la compétition qui débute avec l’achat d’une maison de campagne par William (Daniel Auteuil) et Madeleine (Sabine Azéma). La demeure de leurs voisins prend feu. Ils décident de les héberger... mais progressivement s’opère un glissement subtil du classicisme vers le transgressif, le tout apparaissant comme un vaste trompe l’œil habilement dépeint. Quelques murmures dans la salle… De malaise ? Non, le festivalier en a vu bien d’autres, le festivalier, surtout celui-là se doit d’afficher un flegme imperturbable, témoignage ostensible de sa vie de baroudeur des salles obscures qui a tout vu tout connu. J’espère ne jamais lui ressembler. Murmures de surprise donc devant ce glissement du visible vers l’imprévisible avec pour guide un aveugle dans cette confusion des sentiments (Sergi Lopez) intelligemment mise en scène entre obscurité dissimulatrice et récit elliptique. Film amoral et trompeusement désinvolte qui vous laisse le souvenir troublant et entêtant d’un parfum sensuel, tantôt charmant, tantôt agaçant… mais assurément singulier.

Cannes ne serait plus Cannes non plus sans ses soirées où le festivalier va autant pour voir que pour être vu à défaut d’entendre en raison d’une cacophonie assourdissante, soirée où à peine arrivé la question existentielle sera de savoir où il ira ensuite et après laquelle un autre festivalier plein d’empathie et compatissant lui dira que la meilleure soirée était celle où il n’était pas, forcément. Cannes tentaculaire et sa frénésie filmique et festive, soûlante et fascinante à la fois. La nuit tombée, la Croisette devient un vaste camp retranché et une symphonie visuelle et mélodique…à défaut d’être mélodieuse. Loin du vacarme tentateur de la Croisette, ce soir, je me décide donc à aller au club Arte qui paraît-il la surplombe majestueusement. Après avoir passé la journée à montrer son badge puis son invitation puis son sac puis son badge puis son invitation avant d’être menée à sa place par une hôtesse pas toujours affable, le soir venu il faut de nouveau être muni d’un précieux sésame auquel celui de la journée ne vous donne pas forcément accès. Munie de ce sésame en question donc, passée l’heure du crime à laquelle l’invitation indique que les portes du lieu en question s’ouvrent, je me présente devant l’entrée, l’invitation convoitée en évidence. Ladite porte est fermée par un grillage et gardée par trois cerbères plutôt souriants… moi qui croyais que c’était antinomique, Cannes me réserve décidément encore des surprises à cette heure tardive. Après avoir montré le sésame en question et après que la porte se soit ouverte sous l’injonction des cerbères instantanément déridés, on nous guide ensuite jusqu’à l’ascenseur devant lequel est écrit qu’il s’agit d’une résidence et qu’il est recommandé de ne pas faire de bruit. Il me semble que dans les autres soirées la consigne, implicite celle-là, était inverse : cet endroit me plaît déjà. Ascenseur. Porte. Cerbère remplacé par l’hôtesse des lieux. Notre hôtesse donc, dont j’ignore le nom me serre la main puis je serre une seconde main dont je ne connais pas plus l’identité du possesseur. On nous souhaite la bienvenue puis on nous fait visiter les lieux, un immense loft en marbre plongé dans une semie-pénombre doté de DJ et de bar pour l’occasion. Je vais humer l’air estival sur la terrasse qui offre effectivement une vue magnifique sur la Croisette et sa multitude de yachts illuminés venus l’honorer de leur présence à l’occasion du festival. Anonymes et célébrités, artistes en devenir ou reconnus se croisent et devisent en toute discrétion dans ce lieu feutré et clairsemé, hors du temps, de la réalité et surtout du brouhaha de la Croisette et de ses pingouins survoltés.
19 Mai, déjà. Il est 5H, Paris s’éveille et Cannes s’endort. Dans les brumes de l’aurore et dans celles de mes pensées engourdies je décrypte quelques messages qui me rappellent dans ce cadre enchanteur que j’ai aujourd’hui un an de plus…à nouveau parmi les intemporelles étoiles cannoises

Résumé du jeudi 19 Mai 2005 (neuvième jour de festival de Cannes 2005)

Avant-dernier jour de la compétition. Dès 8H30, heure des premières projections (projections presse), le bourdonnement continuel et le va et vient incessant de la Croisette reprend son rythme toujours aussi endiablé quoique..., à y regarder de plus près, en ce neuvième jour de festival, les festivaliers sont plus susceptibles, leurs pas moins assurés, et leurs yeux quelque peu embués…, non pas d’émotion incontrôlable sous l’effet de films bouleversants, malheureusement absents de la compétition, mais plutôt victimes du cocktail explosif de salles obscures et de soirées. Pour ma part c’est toujours aussi enthousiaste que je me dirige vers le palais des festivals avec néanmoins une pointe de déception à l’idée que cette 58ème édition approche de son dénouement sans avoir encore réservé de réelle surprise cinématographique. Peut-être viendra-t-elle de « Keuk Jang Jeon » (Conte de cinéma) de Hong Sansoo dont le titre suscite déjà ma curiosité, ou bien de « Free Zone » d’Amos Gitaï, les deux films de la compétition à mon programme du jour ?

Concernant Hon Sang Soo, je m’interroge encore quant à cette soudaine sobriété dans le titre sachant que ce « conte de cinéma » fut précédé de « La femme est l’avenir de l’homme » (2004) et « le jour où le cochon est tombé dans le puits » (1996) etc. Conte de cinéma ? Un remake de « la nuit américaine » en perspective ? L’admiratrice du cinéma de Truffaut que je suis décide d’écouter son cœur et d’ignorer les avertissements de sa raison au souvenir de la perplexité dans laquelle m’avait plongée ses mémorables dialogues dans son film présenté à Cannes l’an passé, évoqué ci-dessus. La même sobriété apparente dans la réalisation que dans le titre dissimule en réalité un vrai film gigogne avec mise en abyme et qui passe donc de la fiction (film dans le film) à la réalité (filmique…et donc quand même irréelle) sans qu’aucun procédé de mise en scène ou aucune indication scénaristique ne nous avertisse. Cet aspect puzzle, puzzle qu’il nous appartient de reconstituer, et ce jeu de miroirs avec une même comédienne pour deux rôles distincts est peut-être le seul attrait réel de ce film sombre qui se déroule à Séoul et nous raconte donc les trajectoires de deux hommes et une femme qui se côtoient et s’éloignent comme des reflets changeants dont le cinéma est le pivot avec, d’un côté, un étudiant suicidaire qui rencontre une jeune fille qui décide de l’accompagner dans son geste fatal et de l’autre côté, un cinéaste velléitaire qui, à la sortie d’une salle de cinéma, repère une femme qu’il reconnaît comme étant l’actrice de film qu’il vient de voir . Je me surprends même à regretter les dialogues de « La femme est l’avenir de l’homme ». C’est dire… Dommage qu’Hong Sang Soo se soit contenté de sa bonne idée sans réellement l’exploiter.

J’en attends davantage du film suivant « Free Zone » d’Amos Gitaï dont le sujet, certes sensible, me paraît néanmoins intéressant et de ceux qui pourraient emporter les faveurs du jury, la palme d’or ayant eu ces dernières années un retentissement politique à l’image des sujets traités par le réalisateur israélien dans ses 40 films. Ce film ne déroge pas à la règle puisque l’histoire est celle de Rebecca, une Américaine qui vit à Jérusalem depuis quelques mois et qui vient de rompre avec son fiancé. Elle monte dans la voiture de Hanna, une Israélienne mais cette dernière doit aller en Jordanie, dans la « Free Zone » récupérer une grosse somme d’argent que leur doit un associé de son mari, « l’Américain ». Rebecca parvient à la convaincre de l’emmener avec elle. Quand elles arrivent dans la Free Zone, Leila, une Palestinienne, leur explique que l’Américain n’est pas là et que l’argent a disparu…
Dès le très long premier plan séquence le spectateur se sent impliqué dans la tragédie vécue par l’héroïne, Rebecca (Nathalie Portman). Son visage en larmes filmé en gros plan et les supplications qui l’accompagnent nous plongent d’emblée dans les douleurs et les drames indicibles suscités par le conflit israelo-palestinien dont ce visage si expressivement désespéré est plus démonstratif que n’importe quel discours. Le reste du film se devait d’être à la hauteur et de ce premier plan et du sujet. La tâche était donc ardue pour Amos Gitaï. Road movie ? Plaidoyer politique ? En tout cas un témoignage pertinent sur les difficultés de la vie quotidienne locale et plus encore sur la difficulté du dialogue dans cette zone explosive, et non l'impossibilité du dialogue néanmoins… : cruciale nuance. Un mot, un geste, un regard et tout semble pouvoir basculer brusquement dans l’irréparable. Gitaï retranscrit brillamment la fébrilité et la tension qui y affleurent, n’économisant pas les symboles comme cette dernière scène où l’Américaine se tient dans la voiture entre l’Israélienne et la Palestinienne comme des métaphores de leurs pays respectifs. Puis une dispute pour un motif quelconque éclate entre la Palestinienne et l’Israélienne, se terminant en galimatias. L’Américaine finit alors par sortir de la voiture. Métaphore de l’Amérique qui abandonne la table des négociations ? Malgré ce pessimisme final le film de Gitaï n’est pas dénué de lueurs d’espoir…formidablement portées par les 3 comédiennes du film au premier rang desquelles Hanna Laslo ( Hanna) . Avec toutes ces qualités probablement le film n’avait-il pas besoin de fioritures dans la mise en scène comme ces images en surimpressions superflues dont Gitaï abuse ici quelque peu. Un film qui m’a néanmoins profondément touchée et dont le sujet et son traitement sensibles pourraient lui valoir une palme d’or ou un prix du jury, ou bien simplement un prix d’interprétation qui lui donnerait une portée moins « politique ».

Après ces émotions fortes, je