08.12.2005

Le classique de la semaine: "Pépé Le Moko" de Julien Duvivier(1936)

  • Mes analyses personnelles des classiques du septième se poursuivent, cette semaine avec Pépé Le Moko, un film de Julien Duvivier de 1936.

  • Pépé le Moko : l’exotisme illusoire

  •  Avec La Bandera (1935), Pépé Le Moko est certainement le film le plus marquant de Duvivier. Si le cadre des deux films est différent(Montmartre pour le premier, la casbah d’Alger pour le second), la fatalité s’abat identiquement sur les personnages de ces deux films. Dans Pépé le Moko (1937) il s’agit d’un gangster, chef d’une bande de malfaiteurs (Gabin) réfugié dans le dédale protecteur de la casbah d’Alger. Cerné par la police de la ville, il ne peut en effet sortir de cette prison symbolique. Un policier, Slimane (Lucas Gridoux) profite de la liaison amoureuse entre Pépé et Gaby(Mireille Balin), une jeune parisienne, pour monter un stratagème afin de le faire sortir de son repaire et de le capturer plus facilement. Alors que Pépé rejoint sur le port d’Alger la jeune femme qui embarque pour la France, il y est arrêté et se suicide en regardant le bateau partir sans que celle-ci ne l’ait vu. Le médiocre récit policier du « Détective Ashelbé »(pseudonyme de Henri La Barthe) dont est tiré le film devient donc un noir mélodrame colonial.

  • Si le film a été pratiquement entièrement tourné en studio à l’exception de quelques scènes dans la casbah d’Alger, le dédale de ruelles, et l’atmosphère en sont parfaitement crédibles…le caractère illusoire de l’exotisme ne résulte donc pas de lacunes dans la réalisation mais bel et bien du ton du film et des dialogues de Jeanson qui ne cessent de rappeler un « ailleurs ». Alors qu’Alger devrait ici symboliser l’exotisme, cet ailleurs c’est en réalité « une prison » dont les personnages ne rêvent que de s’évader, l’exotisme étant ici symbolisé par Paris. Alger est en effet décrite comme : « Un maquis, profond comme une forêt, grouillant comme une fourmilière, un vaste escalier dont chaque terrasse est une marche et qui descend vers la mer. Entre ces marches des ruelles tortueuses et sombres, des ruelles en forme de guet-apens, des ruelles qui se croisent, qui se chevauchent(…)dans un fouillis de labyrinthes(…), des cafés obscurs bondés à toute heure. » Si la casbah protège Pépé elle est donc aussi sa prison. Si au début du film le narrateur évoque en effet « une mer colorée, vivante, multiple, brûlante », le contraste en sera d’autant plus saisissant avec l’enfermement de Pépé le Moko et de ses acolytes. Le cadre ensoleillé et extérieur semble en effet être à l’opposé de celui des films du réalisme poétique : décor de brume, de pavés mouillés ou scènes d’intérieurs sinistres. L’impression d’enfermement connu par Pépé dans ce cadre a priori idyllique en sera donc encore exacerbée. Le thème de la prison est en effet omniprésent. Pépé avec sa gouaille inimitable dit ainsi à Gaby : « avec toi, je m’évade » ou à la fin à Ines, sa « compagne » : « tu lui diras que je me suis évadé. » Il ne cesse de rêver de Paris dont Gaby symbolise la nostalgie et même « du parfum du métro », qu’il évoque lors d’une scène mythique avec Gaby où tous deux alors à la Casbah s’envolent ensemble et en dialogues vers le Paris de leurs souvenirs : « Tu sens bon, tu sens le métro. En première… ». Malgré son cadre qui aurait pu être enchanteur émane du film une poésie sombre, une sorte de nostalgie à l’image de cette scène où Fréhel écoute sa propre voix d’ancienne chanteuse et fredonne sur cette voix, les larmes aux yeux : « Où sont-ils donc mes amis, mes copains. Où sont-ils donc nos vieux bals musettes, leurs javas au son de l’accordéon ». Les protagonistes ne sont donc pas les seuls à être emprisonnés, que ce soit Gaby avec son « mari » ou Pépé dans la Casbah ou encore Fréhel qui dit ainsi : « Quand j’ai trop le cafard, je change d’époque .» Le Front Populaire appartient ici à un lieu rêvé « où sont-ils tous nos bals musettes », comme son euphorie appartiendra bientôt à un passé révolu. Tous semblent rêver d’un ailleurs, ou d’une autre époque comme si ce cadre idyllique était imprégnée de la menace qui gronde dans la réalité et qui encercle peu à peu la France comme la police enferme les personnages dans la Casbah. Outre le portrait caustique des membres de la bande à Pépé le Moko et outre les répliques pittoresques signées Jeanson, la fin dramatique du film contribua beaucoup à sa célébrité. L’ailleurs, le changement, l’évasion n’étaient qu’une utopie et en se suicidant sur les grilles du port, enfermé jusqu’au bout Pépé regarde le bateau partir comme le passé joyeux semble s’éloigner pour entrer dans les heures sombres de l’Histoire.« Pépé Le Moko, c’est l’installation officielle ,dans le cinéma français d’avant guerre , du romantisme des êtres en marge , de la mythologie de l’échec .C’est de la poésie populiste à fleur de peau :mauvais garçons ,filles de joie ,alcool , cafard et fleur bleue » estima Jacques Siclier. Pépé Le Moko fut en effet unanimement salué par la critique.

  • Sandra Mézière

30.11.2005

"La grande illusion" de Jean Renoir: un hymne à la fraternité

  • Mes analyses personnelles de classiques du septième art se poursuivent. Renoir, après La règle du jeu, est de nouveau à l'honneur avec La Grande illusion(1937).
  •  La Grande illusion : un thème universel
  • En 1958, un classement établi à Bruxelles par un jury international réunissant plus d’une centaine de critiques plaçait La grande illusion parmi les 12 meilleurs films du monde. Prix spécial du jury international de Venise en 1938, il fut reconnu meilleur film étranger à Hollywood la même année, d’une part parce-qu’il constituait un hymne à l’égalité et à la fraternité à portée universelle mais aussi grâce à sa richesse idéologique
  •  Un hymne à l’égalité et à la fraternité
  • L’intrigue de ce film dont Roosevelt disait que « tous les démocrates du monde doivent le voir », laisse déjà entrevoir l’importance qu’il pouvait avoir pour lesdits démocrates. En 1916, sur le front allemand, deux officiers français, le capitaine d’état-major de Boïeldieu (Pierre Fresnay), et le lieutenant d’aviation Maréchal (Jean Gabin), se retrouvent prisonniers dans un oflag. Ils ont pour compagnon de captivité : un instituteur (Jean Dasté), un acteur (Carette) et un juif Rosenthal(Dalio). Les différences de classe sont oubliées et la vie s’organise de manière plus agréable, grâce à la tolérance des geôliers. Tous ne rêvent pourtant que de liberté. Rosenthal et les deux officiers sont transférés dans une forteresse, commandée par Rauffenstein, un aristocrate de vieille souche. Ce dernier traite avec un égard particulier son homologue français, tout en faisant régner une stricte discipline. Maréchal et Rosenthal parviendront pourtant à s’évader, grâce à la complicité active de De Boïeldieu qui commettra un acte désespéré afin de sauver les siens. Rauffenstein se verra alors contraint de l’abattre. Les fuyards, à bout de forces, seront hébergés quelques jours par une paysanne allemande, avant de franchir la frontière suisse.
  • Après les Bas-Fonds Renoir renoue avec un sujet personnel. La trame lui en a été en effet inspireé par le général Pinsart qu’il avait connu en 1916 alors que le futur réalisateur servait dans l’escadrille C64. Pour ce film sur la guerre il réunit des acteurs aussi prestigieux que Jean Gabin, Pierre Fresnay, Marcel Dalio, et Erich Von Stroheim et des interprètes à l’image de leurs personnages : radicalement différents de par leur nationalité comme de par leurs personnalités mais unis par un projet commun . Le premier plan est celui d’un disque qui tourne et de Gabin qui chante Frou-Frou, puis ensuite ce sont des allemands qui écoutent une valse de Strauss qui remplace le chant français. Si les deux univers sans d’abord confrontés et mis en parallèle ils ne cesseront ensuite de se croiser. Ici l’uniforme unit des hommes de toutes origines sociales mais il semble néanmoins que cette origine sociale et la complicité qu’elle crée dépasse les frontières et même celles de l’ennemi, il semble seulement car c’est finalement le patriotisme qui triomphera même si « le film montrait que la véritable réalité de l’Histoire ne résidait pas dans les conflits entre nations mais dans la lutte des classes ». Ainsi les deux officiers Rauffenstein et de Boïeldieu ont des connaissances communes : un cousin de ce dernier attaché militaire à Berlin et « Fifi de chez Maxim’s ». Les liens apparaissent donc plus proches entre deux officiers ennemis issus de l’aristocratie qu’entre les soldats d’une même armée. Le film dépasse le simple récit de prisonniers préparant une évasion pour montrer qu’au-delà des frontières, la fraternité entre les hommes ne relève pas d’une quelconque utopie, que les idées du Front Populaire n’étaient pas si illusoires. « Les frontières sont une invention des hommes, la nature s’en fout. » dit l’un des personnages. La Grande Illusion frappe en effet par l’attention accordée aux individus et cela, quelle que soit leur nationalité. En plus chacun témoigne d’un profond respect pour l’ennemi, les Allemands sont gentiment moqués, ils ne sont jamais considérés comme tortionnaires. Les officiers de carrière allemands et français font assaut de courtoisie, d’amitié et d’estime réciproques. Quant aux simples soldats, ils entretiennent les meilleures relations amicales avec leurs geôliers. « J’avais le désir, dit Renoir, de montrer que même en temps de guerre, des combattants peuvent rester des hommes. » Le patriotisme reprend néanmoins le dessus quand les soldats Français et leurs alliés britanniques chantent la Marseillaise au milieu de pièce de théâtre quand Maréchal vient annoncer la libération de Douaumont. Le décalage entre le lieu et la solennité du chant renforce le sentiment de patriotisme de la scène. Les différents personnages cherchent à exprimer leur croyance profonde dans l’égalité et la fraternité, par-delà les clivages sociaux et les luttes fratricides et à montrer que « même en temps de guerre les combattants peuvent rester des hommes ». Pour certains cette fraternité préfigurait celle de la résistance. Les frontières semblent être alors une abstraction absurde. Si La grande illusion est un véritable plaidoyer pour la paix et pour la fraternité triomphant des classes et du nationalisme, le titre suggère pourtant que ces espoirs ne sont qu’illusoires et la gaieté qui émane parfois du film devient alors une dérision mélancolique.
  •  Richesse et ambivalence idéologique
  • Si Roosevelt déclara : « Tous les démocrates du monde devraient voir ce film », en revanche Goebbels le désigna comme « l’ennemi cinématographique numéro un » et l’Italie de Mussolini le fit interdire. En France, il figura parmi les meilleurs recettes de 1937, la population souhaitant peut-être plus que jamais croire que la guerre est une grande illusion à l’image de Renoir qui expliquait ainsi le titre de son film : « La grande illusion est un titre qui m’a beaucoup charmé. Il n’a trouvé sa signification qu’après. D’ailleurs on ne voit le sens d’un film qu lorsqu’il est tourné. Mais il me semblait qu’il représentait bien que la guerre est une grande illusion. Ce film était pacifiste avant de démarrer. » L’ambivalence provient d’abord du titre qui donnera lieu à trois interprétations différentes. La première interprétation est nationale, Renoir se montrerait patriote. La seconde lecture serait pacifiste : les prisonniers sont correctement traités, les geôliers se montrent sensibles, les gardes-frontières ne tirent pas sur les deux évadés qui viennent de passer en Suisse et dans ce contexte un Français et une Allemande peuvent s’aimer. Enfin la dernière approche est idéologique certes tous les personnages sont sympathiques et valorisés. Mais la lutte des classes n’en est pas démentie pour autant. Boeldieu est plus proche de Rauffenstein que de l’ouvrier Maréchal ou du banquier Rosenthal. Celui-ci va pourtant au Fouquet’s ou chez Maxim’s, mais il reste du monde des affaires, étranger à l’aristocratie. La guerre peut rapprocher des individus que tout séparait mais provisoirement. Ainsi Maréchal fait remarquer à De Boïeldieu : « Mais enfin vous ne pouvez rien faire comme tout le monde. 18 mois qu’on est ensemble et on s dit encore vous. », ce à quoi ce dernier répond qu’il vouvoie sa femme et sa mère. La richesse idéologique du film tient dans son ambiguïté et pas seulement celle de son titre qui peut donc autant évoquer l’illusion de la paix et l’illusion de la guerre, une vision radicalement pessimiste ou plus optimiste. Ni la gauche, ni la droite ne sauraient le revendiquer, comme elles ont tenté de le faire. Le film fut applaudi de l’Humanité à l’Action Française et il fut accepté à gauche et à droite comme un chef d’œuvre, par le public et par la critique. La presse de gauche salua La grande illusion comme « une œuvre pacifiste qui militait en faveur du rapprochement entre les peuples » . Le film montrait alors que la véritable réalité de l’Histoire ne résidait pas dans les conflits entre nations mais dans la lutte des classes et que par conséquent la guerre n’avait pas de raison d’être. La grande illusion est alors celle selon laquelle la fraternité des combats signifierait la fin des antagonismes sociaux. « En somme chacun mourrait de sa maladie de classe si nous n’avions pas la guerre pour réconcilier tous les microbes. » A défaut d’antagonisme l’uniforme ne parvient pas à annihiler toute différence. Ainsi pour Maréchal :« Boeldieu … je l’aime bien, mais c’est pas la même éducation…y a un mur entre nous. » ou encore « décidément les gants, le tabac tout nous sépare. ». Pour Jeanson : « La dernière guerre n’est pas la dernière en date(…)Les personnages de Renoir, eux ,vivent, en pleine grande illusion. Et puis Renoir montre autre chose, il nous montre que la lutte des classes ne meurt pas à la guerre et que l’union sacrée est un abus de confiance ». Renoir en se souvenant de son passé d’ancien combattant a avant tout voulu nourrir l’œuvre de son pacifisme. Pour lui les « français de ce film sont de bons français et les Allemands de bons allemands .Il n’a pas été possible de prendre parti pour aucun de mes personnages. » Le film n’est d’ailleurs pas manichéen comme son sujet et l’ambiance qui régnait alors auraient pu l’y inviter à l’image de l’opposition qui divisait alors la France et l’Allemagne. A l’aube de la seconde guerre mondiale cette œuvre idéaliste est apparue comme une mise en garde. On retrouve dans son film toute l’ambivalence de la période de l’entre deux guerres. L’habileté du réalisateur est d’avoir confié les rôles principaux aux acteurs emblématiques du moment particulièrement bien définis et dirigés, de la raideur de Rauffenstein accentuée par sa minerve au bon sens de Maréchal qui correspond au français moyen d’alors : bourru au cœur d’or et au patriotisme indéfectible. Rosenthal témoigne quant à lui de l’assimilation réussie de la communauté juive au sein de la société française, au moment même où le Reich nazi professe l’antisémitisme. Boeïldieu symbolise une aristocratie en déliquescence, qui ne peut pas se reconnaître dans un monde où l’honneur semble tombé en désuétude. « Tout se démocratise » déplore-t-il ainsi. Et c’est cette amertume d’une aristocratie moribonde qui semble lier d’amitié les deux officiers, une amitié que De Boeïldieu explique ainsi : « Parce-que vous vous appelez Boeïldieu, officier de carrière dans l’armée française et parce-que je m’appelle Rauffenstein, officier de carrière dans l’armée allemande. » A la veille du second conflit mondial on peut aussi y déceler un certain antisémitisme et certains lieux communs : Rauuffenstein évoquant ainsi « La parole d’honneur d’un Rosenthal et celle d’un maréchal », ce à quoi Boïeldieu rétorque : « elle vaut la nôtre. » ou encore Maréchal disant, sur le ton de la colère certes : « d’abord j’ai jamais pu blairer les juifs. », une phrase qui prend une étrange résonance à cette période. Il le saluera ensuite d’un « au revoir, sale juif. » Les critiques de la Libération ont été choqués craignant de déceler un certain antisémitisme. « Nous ne devons pas juger ces personnages avec l’esprit de 1937 » écrivit Jeanson après la première. « Il serait encore faux de les juger avec celui de 1946, malgré le traumatisme des années de guerre et d’occupation nazie. » Rosenthal est par avance le frère ou le double du La Chesnaye de La règle du jeu. Rosenthal est ici un riche et complexe fils de banquier juif : « Né à Vienne , capitale de l’Autriche, d’une mère danoise et d’un père polonais, naturalisé français. » Ainsi comme l’a démontré François Garçon « l’esprit de Pétain-antisémitisme, anglophobie, racisme etc- se trouve dans le cinéma d’avant-guerre », citant ainsi La grande illusion. Rauffenstein estime encore que ce sont de « jolis cadeaux de la révolution Française ».Renoir se garde de ces leçons de morale. A la veille du second conflit mondial en laissant entendre que la guerre de 1914-1918 pourrait être la dernière Renoir adresse un message d’espoir et de fraternité qui fut donc très diversement accueilli et qui pourrait se résumer dans cette phrase de Rosenthal : « Les frontières ça se voit, c’est une invention des hommes, la nature s’en fout ». La guerre se rapproche pourtant inéluctablement et Renoir semble y faire implicitement référence par les paroles de Maréchal : « C’est pas la musique, c’est pas les instruments, c’est le bruit des pas, »des pas qui sont aux portes des frontières… Enfin la richesse n’est pas seulement idéologique, Renoir y faisant une nouvelle fois preuve de virtuosité dans sa réalisation mais aussi de références, Dalio faisant penser à Chaplin comme dans la scène finale où sa démarche imite celle de Charlot.
  • Sandra Mézière
     

29.11.2005

"La belle équipe" de Julien Duvivier(1936): l'utopie d'un bonheur impossible

  • Mes analyses personnelles des classiques du septième art se poursuivent, avec La Belle équipe de Julien Duvivier (1936).
  • La Belle équipe : l’utopie d’un bonheur impossible.
  • S’il ne fallait choisir qu’une fiction pour caractériser l’esprit de 1936, ce serait probablement La Belle équipe de Duvivier dont chaque plan est empreint de l’esprit qui régnait alors : d’une part, par les thèmes qui y sont abordés, les thèmes emblématiques de l’esprit de 1936 que sont la liberté et la fraternité, d’autre part par le débat qui entoura le choix du dénouement.
  • L’éloge de la liberté et de la fraternité
  • Le film est réalisé par Duvivier et scénarisé et dialogué par Charles Spaak. Il sort pendant l’été 1936, à la mi-septembre. Il est considéré comme le film le plus inspiré par les évènements du Front Populaire sans pour autant pouvoir être qualifié de politique. Duvivier n’était d’ailleurs pas considéré comme un cinéaste engagé. Peut-être ce film aurait-il eu une toute autre résonance s’il avait été réalisé par Jean Renoir comme il en fut un moment question. Il était en effet alors prêt à renoncer à La grande illusion pour reprendre le projet. Si la résonance de La belle équipe ne fut pas politique elle fut néanmoins sociale et aujourd’hui encore (surtout) nous en dit long sur ce que fut 1936. Il s’agit de cinq chômeurs, parmi lesquels notamment un réfugié espagnol, qui gagnent à la loterie et après avoir songé à repartir chacun de leur côté, sur la proposition de l’un deux (Jean interprété par Jean Gabin) ils rénovent une guinguette. Bientôt la femme (Gina interprété par Viviane Romance) de l’un d’entre eux Charles (interprété par Charles Vanel) fait sa « ré »apparition. Les choses se compliquent lorsqu’un autre en tombe amoureux. La solidarité et l’amitié sont au centre des séparations, de la mort ou des rivalités amoureuses et selon les versions elles en auront raison ou non. Dès le générique le spectateur est plongé dans une atmosphère particulière : des arbres sont filmés en contre-plongée à partir d’un canot glissant sur l’eau. C’est l’époque des congés payés, le décor est planté : c’est celui d’un dimanche à la campagne qui fait immédiatement écho au vécu du spectateur de l’époque. Ainsi il n’est certainement pas anodin que Charles Vanel et Jean Gabin portent leurs propres prénoms dans le film. Ils participent certainement de la confusion entre la réalité historique et celle retranscrite par le film et donc à l’identification du spectateur de l’époque. Les loisirs à l’honneur en 1936 le sont aussi dans le film. Une référence explicite aux congés payés est faite par une affiche qui titre : « Pourquoi se morfondre à Paris ? Stockez de la santé parmi les neiges éternelles. » La chanson est aussi une référence explicite, véritable leitmotiv du film elle rythme d’ailleurs déjà le générique avec« Quand on se promène au bord de l’eau ». Cette référence aux congés payés est corroborée dans l’évocation de « la promenade au bord de l’eau »où « tout est beau », un « renouveau », »le bonheur(qui)sourit pour pas cher », « le dimanche au bord de l’eau » qui s’oppose au « lundi jusqu’au samedi pour gagner des radis », au »propriétaire, au percepteur », « Paris au loin(qui)semble une prison », « la vie de chien ». Cette chanson récurrente n’est pas la seule qui rythme le film, c’est aussi la Marseillaise provenant du poste de radio. Quel chant plus symptomatique que celui-là du climat de l’époque, symbole d’un élan social et populaire qui en rappelle un autre ? Les cinéastes y eurent en effet souvent recours et Renoir l’utilisa même comme titre de film. Au-delà de l’atmosphère ce sont surtout les thèmes abordés plus ou moins en filigrane qui font référence au contexte de 1936. L’affiche déjà mettait en exergue le thème principal du film : elle mettait en scène cinq silhouettes se tenant par la main. (cf affiche en annexe) Après leurs rêves individualistes ou du moins individuels les cinq amis décident de mettre l’argent en commun et de se « tenir la main » pour créer une guinguette. Jean les rappelle en effet à la solidarité « J’croyais qu’on était des frères ». C’est donc lui qui a l’idée d’une guinguette et communique son enthousiasme aux autres et qui ne cessera de faire l’éloge de l’amitié : « un bon copain ça vaut mieux que toutes les femmes du monde entier », « au fond on veut tous la même chose, la liberté », »aucun de nous peut l’avoir seul. C’est donc ensemble qu’ils construisent la guinguette et ensemble qu’ils protègent Mario, réfugié politique espagnole recherché par la police. Leur solidarité s’oppose à l’égoïsme des propriétaires. Le seul nom de l’établissement est symptomatique de leur amitié : « Chez nous » et l’enseigne représente deux mains qui s’entrelacent, ce qui fera dire à l’ancien propriétaire « C’est naïf mais c’est gentil », ce à quoi Jean Répondra « c’est pas gentil, c’est beau ». L’effervescence qui règne alors est-elle aussi naïve ? Le rêve d’ascension sociale qui est le leur est-il chimérique ? Gabin dit ainsi « Ici c’est une République où tous les citoyens sont le Président ». La guinguette est donc l’emblème de la liberté et de la fraternité. Les termes amitié et liberté sont d’ailleurs accolés à celui de République : « Je vais boire le coup de l’amitié, de la liberté et de la République ». Cette amitié et cette liberté sont donc resituées dans le cadre de la République. Avec un plaisir jubilatoire pour le spectateur Duvivier filme le bonheur populaire qui émane de cette guinguette où se retrouve une foule bigarrée. Tout comme la fatalité plane sur l’époque, des menaces planent néanmoins sur ce bonheur. Le premier obstacle est celui de la loi puisque Mario, le réfugié espagnol, est expulsé. Le deuxième est représenté par les femmes. Jacques part au Canada car amoureux d’Huguette il ne veut pas trahir son ami. Gina qui ne veut plus de son époux(Charles Vanel) entretient une liaison avec l’ami de ce dernier. La mort, la fatalité constituent d’autres obstacles matérialisés notamment lorsque Tintin tombe du toit en voulant y planter le drapeau des travailleurs. Enfin l’argent menace ce bonheur, celui que Gina réclame à Charles et celui que Jacques, Mario et Tintin avaient emprunté en cachette à l’ancien propriétaire. Pour Jean c’est toujours l’amitié qui prime, il renoncera pour elle à la femme qu’il aime. On ne peut donc pas voir dans La belle équipe une œuvre politique. Le chômage n’y est toujours évoqué qu’en toile de fond et la situation d’exilé politique de Mario ne semble être là que pour pimenter le scénario. Et si le patron de l’hôtel du roi d’Angleterre dit au début que les chômeurs sont « un tas de fainéants qui cherchent du travail en priant le bon dieu de ne pas en trouver », la critique sociale n’ira guère plus loin. Ce film ne peut en effet être qualifié de militant même s’il illustre les valeurs du Front Populaire comme la solidarité et la fraternité prônées par Jean. C’est d’ailleurs ce manque d’engagement qui sera parfois reproché à Duvivier. Dans La Flèche, nous pouvons lire en effet que ce film n’est « qu’un bon fait divers par manque de portée révolutionnaire, accusant la fatalité, non le cadre social ». Si la fatalité est désignée comme responsable des maux des protagonistes le cadre social n’en est pas moins présent.
  • Un dénouement à l’image de son époque
  •  Duvivier a souvent été considéré comme un cinéaste pessimiste, il n’est donc pas étonnant que cette fin ait eu sa préférence. Avant même que la fin ne soit évoquée, ce film tout entier, s’il fait référence à une période d’effervescence n’en est pas moins imprégné de pessimisme. La fatalité pèse ici aussi même si elle est moindre par rapport à d’autres films de l’époque. Le sifflement du train rappelle régulièrement les cinq amis à la réalité : le sifflement du départ qui menace. La fatalité c’est aussi celle qui cause la mort d’un des cinq compères (Tintin, lorsqu’il tombe du toit) ou encore le départ d’un autre. Le pessimisme est aussi celui de la nostalgie de la grand-mère qui voit sa petite-fille partir. C’est aussi le désespoir signifié par le silence des deux amis qui se retrouvent seuls après que la maison ait été ampli de bruit. C’est après la projection spéciale au cinéma Le Dôme à La Varenne-Saint-Hilaire que la production décida d’en modifier le dénouement. Les 366 spectateurs présents eurent à choisir entre deux fins. Le happy end a été approuvé par 305 d’entre eux. Dans la première version cette histoire de guinguette achetée en commun par des ouvriers s’achevait sur la séparation des amis et les deux derniers s’entretuaient pour une femme. Duvivier et son scénariste Charles Spaak n’avaient pourtant pas caché leur préférence pour cette fin tragique. Après la projection spéciale de la Belle équipe la production a décidé d’en modifier le dénouement, le happy end ayant été approuvé par 305 spectateurs sur 366 .Le dilemme posé par le choix de la fin de la Belle équipe : fin pessimiste ou optimiste, est aussi celui du climat qui divise la société française, une société encore euphorique et qui ressent les effets du Front Populaire mais qui commence aussi à percevoir la montée des périls. En tout cas en 1936, les Français ont envie de se distraire et préfèrent ignorer la menace qui gronde outre-Rhin, ils préfèrent célébrer la victoire de la fraternité plutôt qu’imaginer la défaite du Front Populaire à laquelle le célèbre « C’était une belle idée…c’était une belle idée. C’était trop beau pour réussir.» fait référence. Les Français ne veulent pas regarder le Front Populaire comme une utopie, un passé et un rêve révolus comme Jean qui, tout en prononçant cette dernière phrase, regarde les vestiges de la fête dans sa guinguette. Les Français ont préféré une espérance rose à un cinéma noir. Toute la différence entre les deux fins se trouve dans le montage. Les derniers plans de la fin pessimiste sont originaux tandis que la fin optimiste reprend des plans déjà utilisés, dans une chronologie repensée. Un seul plan a été tourné deux fois avec un texte et un jeu de scène antithétiques. Le dénouement heureux est aujourd’hui considéré comme le meilleur, la fin tragique étant en contradiction avec la psychologie des personnages. En effet, c’est Jean qui a insisté pour que tous se réunissent pour mener à bien ce projet, c’est lui encore qui a voulu quitter Gina pour ne pas entraver son amitié avec Charles. La fin suivant laquelle il tuait ce dernier manquait donc de crédibilité et annihilait même ce qui faisait la force et la singularité du film : cette atmosphère de fraternité. La psychologie de Jean est d’ailleurs résumée dans cette phrase qu’il adresse à Gina : « la plus belle nuit de ma vie je l’ai passée sur un toit ». C’est en effet là que les 5 amis passeront la nuit, en pleine tempête et sous la pluie afin d’éviter que les tuiles qu’il venait d’installer ne tombent du toit. Malgré et le vent et la pluie ils passeront la nuit à chanter et surtout tous ensemble. Dès le début du film l’issue heureuse dans laquelle il privilégie l’amitié à l’amour semble annoncée. Ainsi, pour Jean, « Un bon copain, ça vaut mieux que toutes les femmes du monde entier. »Duvivier n’eut pourtant de cesse de montrer ensuite la fin heureuse qui reste aujourd’hui sous-titrée seulement en allemand. Si ce film n’est pas engagé, il reste donc éminemment révélateur de son époque, notamment pour le recours à ses thèmes particuliers : la solidarité « la coopérative », et par ses héros (des ouvriers). Deux aspects qui rappellent le film auquel il fut souvent comparé : Le Crime de Monsieur Lange de Jean Renoir dont je vous proposerai très bientôt aussi mon analyse.
  • J’en profite pour vous rappeler qu’il vous reste 2 jours pour voter pour ce blog ! (en cliquant sur « notez ce blog » en haut de cette page.) N’hésitez pas non plus à laisser vos commentaires. Bien entendu ce site continuera à exister et à être quotidiennement enrichi après le 30 : voir rubrique « In the mood for cinéma » à ce sujet.

27.11.2005

"La règle du jeu ", le clairvoyant drame gai de Jean Renoir

  • Mes analyses des classiques du septième art disponibles en DVD se poursuivent, cette semaine avec « La Règle du jeu » de Jean Renoir (1939). Souvent classé comme le meilleur film de tous les temps, (je vous rappelle ainsi qu’il figure dans les propositions de mon sondage sur les meilleurs films de l’Histoire du cinéma auquel vous pouvez encore participer -voir rubrique « sondages cinématographiques ci-contre » -), c’est en tout cas incontestablement un chef d’œuvre de l’Histoire du cinéma…
  •  La règle du jeu : le constat désespéré et la métaphore cynique d’une société en crise
  • Au premier rang de ces nombreux films qui, avant-guerre, dépeignaient une société en crise se trouve La règle du jeu, qui, derrière son apparente légèreté, établit un constat cynique et désespéré de la décomposition morale de la France et qui en fit un chef d’œuvre annonciateur d’un avenir inéluctable. Le dernier film d’avant-guerre de Renoir est aussi le film annonciateur de la guerre. Les successions de styles auxquels recourt Renoir, entre vaudeville, satire et tragédie ne sont pas utilisées gratuitement mais contribuent à créer une véritable peinture sociale.
  • Une alliance subtile de vaudeville, satire et tragédie
  • Dès le départ le cadre est planté, Renoir sous-titrant son film « fantaisie dramatique » et en définissant ainsi l’atmosphère. Tout comme son synopsis le film échappe à toute définition, Renoir prenant néanmoins soin de nous préciser au préalable que « ce divertissement dont l’action se passe à la veille de la guerre de 1939 n’a pas la prétention d’être une étude de moeurs. Les personnages qu’il présente sont purement imaginaires. » Ces personnages ce sont d’abord André Jurieux (Roland Toutain), le film débutant par l’atterrissage de son avion au Bourget. Celui-ci vient en effet de battre un record après avoir traversé l’Atlantique. Ovationné il ne pense qu’à Christine de La Chesnaye ( Nora Grégor), une femme du monde avec qui il avait une eu liaison platonique et qu’il s’attendait à voir à son retour. Il crie son désespoir à la radio puis tente de se suicider en voiture. Afin d’arranger les choses son ami Octave (Jean Renoir), également ami des La Chesnaye, le fait inviter à une partie de chasse que ceux-ci donnent dans leur propriété en Sologne, à La Colinière. Les terres sont surveillées par l’ombrageux Schumacher, qui surprend en flagrant délit de braconnage Marceau (Carette). Amusé le marquis le prend alors à son service. Christine découvre par hasard la liaison de son mari avec une de leurs amies Geneviève de Marras (Mila Parély). Par dépit elle répond aux avances du fade Saint-Aubin (Pierre Nay)…mais Octave aussi est amoureux d’elle. Une fête costumée va alors devenir le cadre d’un véritable vaudeville où maîtres et valets vont s’entrecroiser, Jurieux se battant avec Saint-Aubin, puis le marquis avec Jurieux, Schumacher courant après Marceau l’ayant surpris dans les bras de sa femme, Lisette (Paulette Dubost). Alors que tout s’apprêtait à rentrer dans l’ordre, Schumacher (Gaston Modot) se méprend en croyant Lisette dans les bras d’Octave alors qu’il s’agissait de Christine et abusé par un échange de costumes, il tue Jurieux d’un coup de carabine. Les Chesnaye après ce « déplorable accident » vont sauver la face après le salut final… Comme au théâtre tout le monde revient saluer à la fin. On passe du vaudeville à la satire. Les personnages paraissent en effet de prime abord fantasques, au début le film s’apparente à un vaudeville même s’il commence avec un ton tragique et la tentative de suicide d’André Jurieu. Le vaudeville est d’ailleurs annoncé dès l’exergue avec la citation de Beaumarchais : « Si l’amour porte des ailes, n’est-ce pas pour voltiger ».Dans ce vaudeville les couples s’échangent et les portes claquent. Renoir avait d’ailleurs songé à appeler son film Les caprices de Marianne. C’est même le burlesque qui succède au vaudeville lorsqu’Octave ne parvient pas à enlever sa peau d’ours et lorsque tout le monde passe devant lui sans prendre le temps de la lui enlever. On repasse ensuite à la tragédie : les personnages sincères, comme Octave ou Jurieu, sont écartés du jeu. Mais c’est la satire qui prédomine : les personnages deviennent alors odieux. Tous les styles de récit se mêlent sans que cela jamais ne paraisse incohérent. Le ton est annoncé dès le début par La Chesnaye : « nous jouerons la comédie, nous nous déguiserons », mais ce déguisement là n’est pas seulement vestimentaire c’est aussi celui derrière lequel se dissimule l’hypocrisie des personnages.
  • La volonté satirique de Renoir
  • Renoir annonce donc ambitionner de faire « une description exacte des bourgeois de notre époque ». Le jeu annoncé par le titre est pourtant le jeu social et dans ce jeu-là Renoir n’épargne personne qu’il s’agisse des riches ou des pauvres... et les deux seuls personnages qui échappent à ce règlement de comptes se retrouveront hors du jeu, qu’il s’agisse de l’aviateur André Jurieu qui sera assassiné ou Octave, évincé, après avoir rêvé un moment de pouvoir partir avec Christine. Les femmes ne sont pas épargnées, elles y sont aussi cyniques. Tel Beaumarchais, Renoir raille les manèges mondains, La Règle du jeu étant empreinte de l’esprit du 18ème siècle, ne serait-ce que l’exergue empruntée au Mariage de Figaro. La volonté satirique est par ailleurs flagrante comme à travers cette réplique dont la censure exigea la suppression : « On est à une époque où tout le monde ment : les prospectus des pharmaciens, les gouvernements, le cinéma, la radio, les journaux…Alors pourquoi veux-tu que nous autres les simples particuliers, on ne mente pas aussi ? ». Le monde dépeint par Renoir est un spectacle dans lequel chacun a ses raisons d’endosser un rôle. C’est avant tout la violence de la société que dénonce Renoir, une société pour qui tout peut rentrer dans l’ordre après une mort comme tout rentre dans l’ordre après la mort de Jurieu, une société qui vient saluer comme si de rien n’était après ce « déplorable accident ». Les personnages ne sont pas spontanés et malgré les sentiments qu’il éprouve pour Christine, Jurieu veut avoir une conversation avec La Chesnaye : «Christine tout de même il y a des règles. » Chacun affecte le respect des convenances sociales et le respect d’autrui. Ainsi La Chesnaye fait l’éloge de la liberté : « Sur cette terre il y a quelquechose d’effroyable, c’est que chacun a ses raisons. » « D’ailleurs je suis pour que chacun les expose librement (…) contre les barrières. » Quant aux domestiques ils ne sont pas épargnés : ils réinventent une société à l’image de celle des maîtres qu’ils critiquent. Les employés singent leurs maîtres comme lors de cette scène de repas. Ils semblent libres mais sont en réalité totalement assujettis, La Chesnaye signifiant ainsi à Schumacher qu’il n’a pas le droit d’être dans le château, que ce n’est pas son domaine, qu’il doit se cantonner à l’extérieur. Le mépris des uns pour les autres est également fustigé : « Au contraire, il faut bien que ces gens-là s’amusent comme les autres. » Les différentes classes font donc preuve de la même hypocrisie et ont les mêmes défauts, les mêmes faiblesses.
  • Un chef d’œuvre-testament